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Affaire d’Église ou affaire d’État ? Ce que l’on juge à Rouen

On instruit ici un procès de foi : l’accusée répondra de ses « voix », de son habit d’homme, de l’obéissance qu’elle doit à l’Église. Mais qui est traîné devant le tribunal ? La fille de Domrémy, ou celle qui mena, voilà dix-huit mois, un roi se faire sacrer à Reims ? La question, ces jours-ci, court Rouen.

Le chroniqueur judiciaire 20 janvier 1431, 08h00 6 min de lecture

Le tribunal qui se réunit au château de Rouen est un tribunal d’Église, et les chefs qu’on instruit sont des chefs de foi : il s’agit de savoir si les apparitions dont l’accusée se réclame viennent de Dieu ou de l’ennemi, si son habit d’homme et ses refus d’obéissance offensent la religion. Voilà ce que dit la procédure, et nous le rapportons tel qu’elle l’énonce.

Mais à Rouen, ville anglaise, beaucoup s’interrogent autrement. Car celle que l’on garde aux fers dans la citadelle n’est pas une accusée comme une autre. C’est la Pucelle qui, l’an passé, fit lever le siège d’Orléans, mena ses gens le long de la Loire, et conduisit le dauphin Charles jusqu’à Reims pour l’y faire oindre et couronner. Juger ses voix d’hérétiques, n’est-ce pas, du même coup, atteindre l’œuvre qu’elles ont, dit-on, inspirée ? La question mérite d’être posée — non point tranchée, car nul ici ne peut lire dans l’intention des juges.

Ce que la Pucelle a rendu possible (1429)

Pour comprendre ce qui se joue, il faut se reporter à dix-huit mois en arrière. Au printemps de 1429, la cause du dauphin Charles paraissait perdue : Orléans, dernier verrou sur la Loire, était assiégé par les Anglais, et au-delà s’ouvrait la route du Midi qui lui restait fidèle. C’est alors que cette fille, venue de Lorraine, parut au camp et que la place fut délivrée, en mai, après des mois de blocus.

Suivit ce que l’on a nommé la chevauchée de la Loire, puis une marche hardie à travers un pays tenu en grande part par les Anglais et les Bourguignons, jusqu’à Reims. Là, le 17 juillet 1429, le dauphin fut sacré roi de France selon l’antique cérémonie, oint du saint chrême comme l’avaient été ses devanciers. Or c’est ce sacre qui change tout : pour ceux du parti d’Armagnac, il fait de Charles le roi légitime, sacré dans la cité du sacre, et non plus un prétendant déshérité.

Ce que ce sacre défait

Car il faut se souvenir du traité conclu à Troyes, en 1420. Par cet accord, le roi Charles VI et la reine donnaient leur fille au roi d’Angleterre Henri, faisaient de ce dernier l’héritier et régent du royaume, et écartaient de la couronne le dauphin Charles, leur propre fils, tenu pour indigne. À la mort des deux rois, la couronne de France devait passer à l’enfant né de cette union, aujourd’hui le jeune Henri, roi d’Angleterre. C’est sur ce traité que repose, en droit, la double monarchie et la présence anglaise au cœur du royaume.

Le sacre de Reims est la réponse à Troyes. Là où le traité dit Charles déshérité, le sacre dit Charles roi. On comprend dès lors que tout ce qui a permis ce sacre embarrasse le parti anglo-bourguignon : si la Pucelle qui y conduisit le roi tient son inspiration de Dieu, alors le sacre porte comme une marque du ciel, et la cause anglaise s’en trouve fragilisée. Si, au contraire, un tribunal d’Église établit que ses voix venaient du malin, alors c’est l’œuvre entière qui se trouve frappée à sa racine — le roi de Reims aurait été mené au trône par une envoyée du diable.

Une accusée tombée entre des mains intéressées

Le chemin par lequel l’accusée est arrivée à Rouen nourrit aussi les soupçons. Prise par les Bourguignons devant Compiègne, le 23 mai dernier, alors qu’elle tentait de secourir la place, elle ne fut point gardée par eux : on rapporte qu’elle fut livrée aux Anglais contre une forte somme. La voici donc aux mains du parti contre lequel elle a combattu, dans une ville, Rouen, que les Anglais tiennent depuis qu’ils s’en emparèrent, voilà plus de dix ans, lors de la conquête de la Normandie.

Ce sont pourtant des juges d’Église qui l’instruisent. Mais le tribunal n’échappe pas, lui non plus, aux questions. Il est présidé par messire Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, homme de l’Université de Paris et tenu pour proche du parti anglo-bourguignon, chassé de son siège épiscopal par les partisans de Charles. Le procès se tient hors de son diocèse, et l’on murmure déjà sur la régularité d’une telle juridiction. L’Université de Paris elle-même, dont on attend l’avis sur la cause, a pris parti dans la querelle des deux rois.

Une lecture, non une certitude

Que faut-il en conclure ? Rien encore. Que le procès soit, pour la forme et pour le fond, une affaire de foi, cela n’est pas douteux : c’est de ses voix, de son habit, de son obéissance à l’Église que l’accusée aura à répondre. Mais qu’une cause religieuse puisse servir une cause politique, l’histoire en offre assez d’exemples pour qu’on ne s’interdise pas d’y songer. Atteindre la Pucelle, c’est peut-être espérer atteindre, par-derrière, le sacre de Reims.

Nous posons l’hypothèse ; nous ne la donnons pas pour acquise. Il se peut que les juges n’aient en vue que le salut d’une âme et la défense de la religion, comme leur office le veut. Il se peut aussi que l’enjeu d’État pèse, dans l’ombre, sur ce qui se dit au grand jour. Les séances publiques n’ont pas encore commencé ; on en est aux serments et aux préparatifs. C’est à ce qui s’y dira qu’il faudra mesurer la part de la foi et la part de la politique — et nous nous garderons d’en juger avant l’heure.

Le contexte

Par le traité de Troyes (1420), le dauphin Charles avait été écarté de la succession au profit du roi d’Angleterre et de sa descendance, fondant la double monarchie.

La Pucelle fit lever le siège d’Orléans en mai 1429, puis conduisit le dauphin se faire sacrer roi à Reims le 17 juillet 1429.

L’assaut tenté devant Paris, en septembre 1429, échoua, et l’élan de la campagne se brisa.

Prise devant Compiègne le 23 mai 1430 par les Bourguignons, l’accusée fut livrée aux Anglais et transférée à Rouen, ville sous domination anglaise depuis la conquête de la Normandie (1419).

Le procès est présidé par Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, lié à l’Université de Paris et au parti anglo-bourguignon ; il se tient hors de son diocèse.

État des informations

Cette analyse est datée du 20 janvier 1431, alors que le procès en est aux serments et aux préparatifs. Elle pose une hypothèse — celle d’un enjeu politique derrière une cause de foi — sans la donner pour certaine, et ne préjuge en rien de l’issue d’une instruction à peine ouverte.

Ce que l’on sait

  • L’accusée fit lever le siège d’Orléans en mai 1429 et conduisit le dauphin Charles à son sacre à Reims le 17 juillet 1429.
  • Le traité de Troyes (1420) avait écarté le dauphin Charles de la couronne au profit du roi d’Angleterre.
  • La Pucelle fut prise devant Compiègne le 23 mai 1430, livrée aux Anglais, puis transférée à Rouen, ville anglaise depuis la conquête de la Normandie en 1419.
  • Pierre Cauchon, évêque de Beauvais lié à l’Université de Paris et au parti anglo-bourguignon, préside un procès tenu hors de son diocèse.

Ce que l’on ignore

  • Nul ne peut établir l’intention véritable des juges : on ne sait si la cause politique pèse, ou non, sur une procédure de foi.
  • L’avis attendu de l’Université de Paris sur la cause n’est pas encore rendu.
  • On ignore ce que diront les séances publiques, qui n’ont pas encore commencé : la part de la foi et celle de la politique restent à mesurer.

Sources historiques utilisées

secondary

Jeanne d’Arc — encyclopédie Wikipédia (FR)

Consulté pour la délivrance d’Orléans (mai 1429), la chevauchée de la Loire, le sacre de Charles VII à Reims (17 juillet 1429), l’échec devant Paris (septembre 1429), la capture devant Compiègne (23 mai 1430), le transfert à Rouen et la qualité de Pierre Cauchon (évêque de Beauvais, ancien de l’Université de Paris, lié au parti anglo-bourguignon).

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Trial of Joan of Arc — encyclopédie Wikipédia (EN)

Consulté pour la nature ecclésiastique des chefs d’accusation, la présidence de Cauchon hors de son diocèse, le rôle annoncé de l’Université de Paris et le calendrier de la phase préparatoire (serments et enquête de janvier 1431).

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Cette analyse imite le décryptage d’un chroniqueur de janvier 1431. Aucune information postérieure au 20 janvier 1431 n’y est introduite ; l’hypothèse politique est posée comme une lecture et non comme une certitude, et les faits sont recoupés sur les sources ci-dessus.

Les lecteurs réagissent

Les lecteurs réagissent

Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.

6 commentaires
PourLeRoyDeReims 20 janvier 1431, à midi

Enfin un papier qui ose écrire le mot Troyes. Souvenez-vous-en : c’est ce traité qui a déshérité l’héritier du sang de France pour livrer la couronne à l’Anglais. Frapper la Pucelle d’hérésie, c’est frapper le sacre de Reims par-derrière. Le journal le dit sans le trancher ; moi je le tranche : on ne juge pas des voix, on juge un roi qu’on n’a pas pu vaincre à la guerre.

👍 176 · 🚩 33
PourLeRoyHenry 20 janvier 1431, à vêpres

Le traître, dans cette histoire, c’est votre Charles : complice du meurtre de Montereau, déshérité par son propre père et sa propre mère. Nous tenons le roi que la loi désigne. Une hérétique reste une hérétique, sacre ou pas ; ce journal cherche des excuses à la fille de Domrémy.

👍 98 · 🚩 44
PourLeRoyDeReims 20 janvier 1431, à la nuit

Déshérité par une reine qui vendait son fils avec le royaume, et par un roi qui n’avait plus sa raison. Belle loi que celle-là. Je préfère encore un roi sacré à Reims qu’un enfant couronné à Londres.

👍 149 · 🚩 27
MaistreDeParis 21 janvier 1431, au matin

Vous avez tous deux raison et tort. La foi ne se marchande pas contre la politique : si ses voix procèdent du malin, elles en procèdent qu’elle ait sacré dix rois ou aucun. Mais il n’est pas malséant de rappeler ce qui se joue ; un procès n’est pas un secret d’État. Que le lecteur sache, et qu’il ne confonde pas le tribunal de l’Église avec la querelle des deux couronnes.

👍 71 · 🚩 24
ClercScrupuleux 21 janvier 1431, à midi

Ce qui me gêne, c’est que l’avis qu’on attend vient de l’Université de Paris, laquelle a pris parti dans la querelle des deux rois. Un juge peut être savant et n’être pas désintéressé. Même juste au fond, une sentence rendue par la partie prêtera toujours le flanc.

👍 88 · 🚩 26
UneÂmeSimple 21 janvier 1431, à vêpres

Deux rois, deux traîtres selon le côté où l’on se tient, et au milieu une fille qu’on va juger. Nous, petites gens, on voudrait surtout qu’on nous laisse vivre et qu’on la laisse vivre, elle.

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