Au cimetière de Saint-Ouen, la Pucelle abjure devant le bûcher dressé
Ce jeudi 24 mai, sur une estrade élevée dans le cimetière de l’abbaye de Saint-Ouen, face au bûcher déjà dressé, celle que l’on nomme la Pucelle a, au terme d’un sermon public et après avoir vu lire sa sentence, apposé une marque au bas d’une formule d’abjuration. Elle renonce à l’habit d’homme et se soumet à l’Église. Le tribunal la condamne à la prison perpétuelle. Dès le soir, la ville s’interroge sur ce qu’elle a au juste signé, et sur ce qu’elle a compris.
C’est dans le cimetière de l’abbaye de Saint-Ouen, et non au Vieux-Marché comme le bruit en avait d’abord couru, que s’est jouée ce jeudi la scène que toute la ville attendait. On y avait dressé des estrades : l’une pour l’évêque de Beauvais qui préside, le vice-inquisiteur, le cardinal d’Angleterre et les nombreux assesseurs ; l’autre pour l’accusée et pour le prédicateur. À courte distance se voyait le bûcher déjà dressé, en sorte que nul des assistants ne pouvait ignorer ce qui attendait la Pucelle si elle s’obstinait.
La foule était grande. On y comptait des gens d’Église, des soldats anglais, et un peuple venu de toute la ville pour voir ce que ferait celle dont on parle depuis l’hiver. Ce que nous rapportons ici, nous le tenons de ce qui s’est dit et fait en public, sous les yeux de cette assistance ; pour le reste, qui s’est passé entre les juges et l’accusée, il faudra s’en remettre à ce que le greffe en consignera.
Le sermon, puis la sentence lue à voix haute
Maître Guillaume Érard, docteur en théologie, avait été chargé de prêcher. Son sermon, long et véhément, ne s’en est pas tenu à la cause de la foi : on l’a entendu invectiver le roi qu’elle dit servir et ceux qui le suivent, prenant pour thème qu’un rameau ne saurait porter de fruit s’il n’est attaché au tronc. Plusieurs, dans l’assistance, ont jugé ce propos plus politique que spirituel.
Le sermon achevé, on pressa l’accusée de se soumettre, de renier ses « voix » et de quitter cet habit d’homme qu’on lui reproche depuis le commencement. Puis on entreprit de lire la sentence. C’est ici, dit-on, que la Pucelle, jusque-là ferme, parut fléchir : voyant le feu si proche et entendant prononcer son arrêt, elle déclara vouloir se soumettre à l’Église et faire ce qu’on lui demandait.
La marque au bas de la cédule
On lui présenta alors une cédule d’abjuration, qu’un clerc lui lut. L’accusée, qui ne sait ni lire ni écrire, traça au bas de l’écrit une marque — un signe, une croix, à ce que rapportent ceux qui se trouvaient au plus près. Par cet acte, elle reconnaît avoir erré, renonce à ses prétendues révélations, promet de ne plus reprendre les armes ni l’habit d’homme, et se remet au jugement de l’Église.
Là-dessus, l’évêque de Beauvais prononça la sentence qui la retranche du bûcher : non plus la mort, mais la prison perpétuelle, « au pain de douleur et à l’eau d’angoisse », pour qu’elle y pleure ses fautes. On la reconduisit aussitôt vers sa geôle. Le bûcher, ce jeudi, ne sera pas allumé.
Ce qu’elle a signé : déjà l’on en dispute
À peine la scène finie, un même mot court de bouche en bouche : qu’a-t-elle au juste souscrit ? Plusieurs témoins assurent que la cédule lue devant elle était fort brève — six ou sept lignes, pas davantage. D’autres, du côté du tribunal, parlent d’une formule plus ample, où l’accusée se rétracte point par point. On ne saurait, à l’heure où nous écrivons, dire laquelle a été réellement portée à sa marque, ni si le texte qu’on lui lut tout haut était bien celui qu’elle a signé.
Plus troublante encore est la question de ce qu’elle a compris. Des assistants rapportent que, la cédule présentée, elle demanda d’abord ce que voulait dire « abjurer », comme si le mot lui était étranger. On ne peut affirmer si elle a cédé par conviction retrouvée, par crainte du feu si visiblement dressé, ou sans saisir tout à fait la portée de son geste. Le journal s’en tient là : il rapporte qu’elle a signé et s’est soumise ; de la sincérité de cette soumission, il n’est juge ni de l’une ni de l’autre.
Un arrêt au bout de longues semaines
Cette journée vient au terme d’un procès qui dure depuis l’hiver. Le 2 mai, déjà, l’accusée avait été admonestée publiquement et exhortée à se soumettre, en vain. Le 9 mai, dans la grosse tour du château, on lui montra les instruments de la torture pour la fléchir ; mais la majorité des juges, consultés, jugèrent qu’il n’y avait pas lieu d’y recourir, et la torture ne fut pas appliquée.
Hier mercredi enfin, après que les soixante-dix articles d’accusation eurent été ramenés à douze, le tribunal adressa à l’accusée une dernière admonestation charitable sur ces douze articles, lui lisant les conclusions de l’Université et la sommant une ultime fois de se rétracter sous peine du feu. C’est cette sommation qui a trouvé, ce jeudi à Saint-Ouen, l’issue que l’on vient de dire, l’abjuration intervenant avant que ne tombe la sentence. Reste à savoir si la soumission tiendra, et dans quelles conditions sera tenue désormais celle qui, condamnée à la prison perpétuelle, demeure aux mains de ses geôliers.
Les lecteurs réagissent
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
On la laisse vivre ?! Le bûcher était dressé, la corde au cou, et elle signe une croix et s’en tire avec la prison ? Voilà bien de la mollesse. C’était le feu qu’il fallait aujourd’hui.
Non pas. Une hérétique qui abjure et se soumet, c’est une victoire pour l’Église : elle a reconnu son erreur devant tout un peuple. Mieux vaut une âme qui rentre au bercail qu’un martyre dont l’autre parti ferait sa bannière. L’Église cherche à sauver, non à tuer.
Elle a renié devant le bûcher, à dix-neuf ans, malade, épuisée par cinq mois de fers et de menaces. Qui lui jettera la première pierre ? Pas moi. On a brisé un corps ; on n’a pas prouvé qu’elle mentait quand elle disait entendre Dieu. On a prouvé qu’une enfant a peur du feu, comme nous tous.
Toute la ville pose la même question, et le journal a raison de ne pas y répondre à la légère : qu’a-t-elle signé au juste ? Les uns parlent d’une cédule de six lignes, les autres d’une rétractation longue et point par point. Et l’on rapporte qu’elle a demandé ce que voulait dire « abjurer », comme si le mot lui échappait. Une abjuration qu’on ne comprend pas est-elle une abjuration ? Voilà une signature qu’on a peut-être arrachée à la vue du feu plus qu’à la conscience.
Qu’elle ait cédé par crainte du feu ne rend pas l’abjuration nulle : la crainte du feu éternel est le commencement de la sagesse, à plus forte raison celle du feu d’ici-bas. Elle a marqué la cédule devant témoins et s’est soumise. Le reste n’est pas de notre ressort.
Une soumission qu’on n’a pas comprise n’engage pas l’âme, maistre, vous le savez mieux que moi. Si on lui a lu un texte et fait marquer un autre, ce n’est pas elle qui a abjuré : c’est nous qui l’avons fait signer. Priez pour que le greffe soit net sur ce point.
Elle vit. Le bûcher est défait, elle vit. Pour ce soir, à Orléans, cela nous suffit. On rallumera un cierge pour elle, et l’on priera qu’on la laisse en paix dans sa geôle.
Elle a eu peur du feu et elle a signé. Qui n’en aurait fait autant ? Qu’on la laisse tranquille à présent, elle a bien assez souffert.