Le colonel « Rol » — l’ouvrier qui commande l’insurrection
Inconnu du grand public il y a encore quelques semaines, Henri Rol-Tanguy surgit ce 19 août à la tête des Forces françaises de l’intérieur d’Île-de-France. Métallurgiste, ancien des Brigades internationales, homme du parti : le profil d’un chef insurrectionnel.
Un nom que Paris commence à lire sur les tracts collés la nuit aux devantures fermées, griffonné au bas des ordres de mobilisation qui circulent d’arrière-cour en arrière-cour depuis le début du mois : « Rol ». Derrière ce pseudonyme, Henri Rol-Tanguy, trente-six ans, inconnu des salons, familier des ateliers. Ce matin du 19 août, tandis que des policiers résistants hissent le tricolore sur la Préfecture de police, c’est lui qui tient le commandement des FFI de la région d’Île-de-France. Son quartier général est souterrain, au sens littéral : il opère depuis les galeries du réseau de catacombes, quelque part sous la rive gauche.
Qui est cet homme ? La presse clandestine a distillé quelques éléments depuis des mois, sans jamais dessiner de portrait complet. Aujourd’hui que son nom entre dans la lumière, il est temps d’assembler ce que l’on peut établir — et de dire ce que l’on ignore encore.
Morlaix, les ateliers, la forge des convictions
Henri Tanguy est né le 12 juin 1908 à Morlaix, dans le Finistère. Son père était officier marinier ; sa mère, blanchisseuse à Brest. Rien, dans ces origines, ne prédestinait à un destin militaire ou politique — sinon, peut-être, cette double empreinte de la mer bretonne et du labeur manuel.
À quatorze ans, il entre en apprentissage. L’usine Talbot d’abord, puis les grandes chaînes de Boulogne-Billancourt : chez Renault, en carrosserie. Dans les années trente, il devient tôlier-formeur, chaudronnier en cuivre, soudeur aux ateliers Breguet. Des métiers qui façonnent le corps et endurcissent les mains, mais qui forgent aussi une conscience de classe au contact des cadences, des cadres et des contremaîtres.
C’est en 1925 qu’il adhère aux Jeunesses communistes. L’engagement syndical suit : en octobre 1936, il prend la tête du syndicat des travailleurs de la métallurgie CGT de la région parisienne, au moment même où les accords Matignon viennent d’être arrachés dans la fièvre des grèves. Rol-Tanguy n’est pas un théoricien de cabinet ; il est un homme d’organisation, de terrain, de réunions dans les arrière-salles.
L’Espagne : baptême du feu des Brigades internationales
En 1937, la guerre d’Espagne l’arrache aux ateliers parisiens. Comme des milliers de volontaires venus de toute l’Europe, il rejoint les Brigades internationales pour combattre aux côtés de la République espagnole contre les forces de Franco, soutenues par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. C’est là qu’il gagne ses premières armes, au sens propre.
En avril 1938, il est nommé commissaire politique dans la XIVe brigade internationale, dite « La Marseillaise » — une unité à dominante française. Le 18 juin 1938, au front d’Espagne, sa voiture est prise sous le feu et il est blessé d’une balle. Blessure grave, convalescence longue. Il rentre en France en novembre 1938, quelques mois avant que la République espagnole ne s’effondre définitivement.
C’est de l’un de ses camarades tombés en Espagne, un certain Théo Rol, mort en 1938, qu’il a tiré son pseudonyme de résistant. Porter ce nom, c’est une forme d’hommage et de continuité : la lutte commencée sur les fronts d’Espagne se prolonge, sur d’autres terrains, contre le même ennemi.
La clandestinité : de la défaite à la direction des FTP
Mobilisé en septembre 1939, affecté au 57e régiment d’infanterie coloniale, puis au 28e régiment mixte sénégalais, il combat lors de la débâcle de mai-juin 1940. Démobilisé en août, il refuse l’armistice dans ses actes sinon dans ses mots : dès le 5 octobre 1940, il entre en clandestinité.
Les premières années de résistance armée sont celles de l’Organisation spéciale du Parti communiste, puis des Francs-Tireurs et Partisans — sabotages, propagande, liaisons entre cellules. Époque dangereuse : plusieurs de ses compagnons sont arrêtés et fusillés. Lui échappe à la traque, rebondit, réorganise.
En 1943, il prend part à la réorganisation des FTP parisiens. Sa femme, Cécile Le Bihan — militante communiste qu’il a épousée en avril 1939 —, est à ses côtés comme agent de liaison. Ensemble, ils rédigent le journal clandestin Le Franc-tireur parisien. La cellule conjugale et la cellule résistante se confondent : difficile d’imaginer existence plus exposée.
Le 1er juin 1944, à quelques jours du débarquement allié en Normandie, il est nommé colonel chef régional des FFI de la région P1, soit l’Île-de-France. Un titre qui sonne creux si l’on ne considère que l’armement de ses hommes — quelques centaines de fusils, des pistolets, des armes de fortune arrachées à l’ennemi ou parachutées au compte-gouttes. Mais il y a les hommes, des milliers disséminés à travers la ville et sa banlieue, attendant l’ordre.
Le 19 août : l’insurrection éclate, Rol prend la tête
Ce matin, le signal est donné. La grève générale lancée le 18 août a mis Paris en suspension. Les gares, les postes, les réseaux de transport sont déjà paralysés ou au bord de l’être. La police, qui a rejoint la Résistance le 15 août, tient la Préfecture. Et Rol-Tanguy, depuis son PC souterrain, coordonne ce que l’on peut appeler — prudemment, car rien n’est joué — le début d’une insurrection.
On lui prête d’avoir lancé à ses hommes, dans les jours qui ont précédé : « Paris vaut bien deux cent mille morts. » La formule circule ; on ne peut en certifier l’exactitude ni la date précise. Ce que l’on sait, c’est le ton qu’elle révèle : une détermination sans équivoque, une acceptation du prix du sang.
Son autorité n’est pas incontestée. Dans les coulisses de la Résistance, la question du commandement est une pomme de discorde permanente. Les gaullistes du BCRA, les réseaux liés à Londres, les délégués du GPRF — tous n’ont pas la même conception de ce que doivent être les FFI et qui doit en tenir les rênes. Rol-Tanguy est communiste, et cela pèse dans les calculs politiques autant que militaires. La trêve négociée le 20 août entre une partie de la direction de la Résistance et le commandant allemand, par l’entremise du consul de Suède Raoul Nordling, il la combat et la dénonce : ce n’est pas le moment de baisser les armes.
Ce que l’on peut dire de lui, à cette heure du 19 août, c’est qu’il incarne une Résistance intérieure forgée dans les usines, dans les syndicats et dans les tranchées espagnoles. Un homme qui n’est pas sorti d’une école militaire, qui n’a pas attendu l’Afrique du Nord pour prendre les armes, qui a passé quatre ans dans les caves et les appartements de fortune à organiser, à perdre des camarades, à survivre. Si Paris se soulève aujourd’hui, c’est aussi parce que des centaines d’hommes comme lui ont tenu la clandestinité sans se rendre.
Ce que l’on ignore encore
Il serait imprudent d’en dire davantage. Combien d’hommes Rol-Tanguy peut-il réellement lever en armes, et avec quel équipement ? Nul ne le sait avec précision, pas même lui peut-être. Les effectifs FFI en Île-de-France font l’objet des estimations les plus contradictoires selon les sources.
Quel sera l’attitude des troupes allemandes en garnison dans Paris ? Choltitz, le commandant en place, a reçu des ordres de destruction de la ville — les mettra-t-il à exécution, ou cherchera-t-il une issue ? Tant qu’il n’est pas neutralisé ou qu’une décision n’est pas rendue visible, la question reste ouverte et l’insurrection se déroule sous la menace d’une représaille massive.
Et la 2e DB de Leclerc — avance-t-elle vers Paris ? On entend des rumeurs, on cite des noms, on évoque des colonnes blindées aperçues au sud. Mais dans Paris ce matin, rien n’est confirmé. Le colonel Rol-Tanguy engage l’insurrection en sachant qu’il joue peut-être sans filet. C’est cela, aussi, qui fait de ce dimanche 19 août une journée historique — quelle que soit l’issue.