M. Paul Reynaud forme un gouvernement à courte majorité
Au lendemain de la démission de M. Daladier, c’est à M. Paul Reynaud que le président de la République a confié la présidence du Conseil. Investi cet après-midi par la Chambre, le nouveau cabinet ne tient, dit-on, qu’à une voix de majorité. M. Daladier conserve la Défense nationale. Le pays, en guerre depuis l’automne, se cherche un gouvernement de combat.
C’est fait : la France a de nouveau un gouvernement. Hier, au sortir d’une crise ouverte par la démission de M. Édouard Daladier, le président Lebrun a appelé M. Paul Reynaud à former le ministère. Le cabinet constitué dans la soirée s’est présenté cet après-midi devant la Chambre des députés, qui lui a accordé son investiture — mais d’une majorité si mince que le scrutin a tenu l’hémicycle en haleine jusqu’au dernier bulletin.
La crise remonte au 20 mars. Ce jour-là, M. Daladier, après un débat où la confiance lui parut se dérober, a remis sa démission au chef de l’État. Le cabinet, qui dirigeait le pays depuis avril 1938 et conduisait l’effort de guerre depuis septembre, n’a pas survécu au malaise né de l’affaire de Finlande. Tandis que l’Armée rouge tenait en échec, durant tout l’hiver, la résistance finlandaise, l’opinion et une partie de la Chambre s’étaient prises à espérer un secours français. La paix imposée à Helsinki par Moscou voici quelques jours — l’armistice a été conclu le 12 de ce mois — a laissé un goût d’occasion manquée. C’est sur ce terrain, et sur la conduite générale de la guerre, que la confiance s’est dérobée sous les pieds du président du Conseil sortant.
M. Reynaud n’est pas un inconnu dans cette querelle. Ministre des Finances du cabinet déchu, il s’était fait, de longue date, l’avocat d’une politique extérieure ferme et d’une conduite plus résolue des opérations ; on le rangeait parmi ceux qui, au temps des accords de Munich, jugeaient que la France cédait trop. C’est cet homme-là que le chef de l’État a choisi pour reprendre en main un effort de guerre que beaucoup, dans le pays, trouvent trop lent à se déployer.
Mais l’investiture obtenue cet après-midi ne ressemble guère à un plébiscite. Les chiffres proclamés du scrutin — 268 voix pour, 156 contre, et plus de cent abstentions — donnent, certes, l’avantage au gouvernement ; mais les abstentions sont si nombreuses, et le soutien si composite, que l’on prête déjà au président de la Chambre lui-même le mot, recueilli dans les couloirs, qu’il n’était « pas très sûr » que la majorité fût acquise. C’est dire la fragilité de l’attelage plus que l’écart des voix. Une partie des radicaux et des bancs de droite a refusé sa confiance au nouveau cabinet ; ce sont surtout les voix socialistes qui l’ont fait passer. Rarement gouvernement aura pris ses fonctions sur une assise aussi resserrée.
Pour conjurer cette fragilité, M. Reynaud a fait le choix de la continuité autant que du renouvellement. M. Daladier, qu’il remplace à la tête du gouvernement, demeure au ministère de la Défense nationale et de la Guerre : celui qui a porté l’effort militaire depuis l’automne en conserve la charge. Le nouveau président du Conseil, lui, prend en main les Affaires étrangères, qu’il joint à ses fonctions. Le cabinet se veut d’union, large assez pour rassembler des concours qui hier se faisaient la guerre.
Reste à savoir si pareil attelage tiendra. Une majorité d’une voix est une majorité, mais c’est aussi une fragilité de tous les instants, qui interdit l’erreur et laisse peu de marge aux dissensions. La nation est en guerre ; elle attend de ses gouvernants moins des combinaisons que des actes. M. Reynaud le sait, qui a hérité, avec le pouvoir, d’une Chambre divisée et d’un pays qui se demande quand et comment la guerre, jusqu’ici si étrangement immobile, prendra son vrai visage.