Troyes ouvre ses portes au roi
Place bourguignonne fermée à l'armée du roi, Troyes a soutenu le siège du 4 au 9 de ce mois. Après des jours de blocus et de disette, comme on apprêtait l'assaut, les bourgeois ont traité. La cité s'est rendue ce jour, et l'on annonce pour demain l'entrée du roi en ses murs.
C'est fait : Troyes se rend. La grande ville de Champagne, qui depuis cinq jours nous tenait ses portes closes et ses remparts garnis, a traité ce jour avec les gens du roi. La garnison qui la tenait pour le parti bourguignon et anglais déposera les armes, et l'on nous annonce que monseigneur le roi y fera son entrée dès demain. Voilà tombée, sans grand assaut, une place que beaucoup, dans l'ost, croyaient devoir nous arrêter longtemps.
Rappelons la chose depuis son commencement. L'armée, partie de Gien voici une dizaine de jours, est venue par Auxerre et Saint-Florentin se présenter devant Troyes le lundi 4 de ce mois de juillet. Auxerre n'avait point ouvert ses portes, mais s'était accordée à ravitailler les nôtres et à demeurer neutre ; Saint-Florentin, elle, s'était soumise sans faire difficulté. À Troyes, il en alla autrement : la ville, forte de ses murs et tenue par cinq à six cents hommes du parti adverse, refusa tout net de recevoir le roi, et l'on dut se résoudre à l'asseoir.
Le siège fut rude pour les assiégeants autant que pour la place. L'ost avait marché vite et léger, sans gros charroi ni grosse artillerie, comptant que les villes de Champagne se rendraient à la vue du roi. Devant Troyes, les vivres vinrent à manquer : on rapporte que, faute de pain, les gens d'armes en furent réduits à se nourrir de fèves des champs et de ce qu'ils trouvaient alentour. Plusieurs, dans le conseil, opinaient qu'il fallait lever le siège et passer outre plutôt que de s'épuiser sous ces murailles.
C'est alors, dit-on, que la Pucelle se fit entendre. On rapporte qu'elle pressa le conseil de tenir encore, assurant que la ville se rendrait avant peu, et qu'elle-même fit dresser les approches et ranger les gens comme pour donner l'assaut. Faut-il attribuer le revirement de Troyes à cet appareil de guerre, à la peur que la fille venue de Lorraine inspire à ceux d'en face, ou au calcul des bourgeois qui ne voulaient point voir leur ville prise et pillée de force ? Nul ne saurait le trancher, et chacun, ici, en juge à sa guise.
Toujours est-il que, voyant les nôtres résolus à donner et les murailles bientôt menacées, les gens de la ville demandèrent à parlementer. Les bourgeois et les gens d'Église de Troyes, qui n'avaient pas tous le cœur au parti bourguignon, dépêchèrent vers le roi pour traiter. On s'accorda en peu d'heures : la place reçoit le roi, la garnison qui la tenait s'en va libre, emportant ce qui est sien, et les habitants gardent leurs biens et leurs franchises. Ce sont là composition de bonne guerre, qui épargne le sang et le feu.
On murmure aussi qu'avant l'accord la Pucelle aurait fait porter aux gens de Troyes une lettre les sommant de se rendre au roi du Ciel et au roi de France, et qu'un religieux cordelier, ce frère Richard dont la prédication a remué tant de villes, serait sorti des murs pour la voir et l'éprouver avant de se ranger à elle. On ajoute que les maîtres de la ville auraient d'abord rejeté ses sommations avec mépris, la traitant de folle pleine du diable et jetant sa lettre au feu. De tout cela nous ne répondons pas : ce sont récits qui courent le camp, dont la teneur exacte nous échappe, et que nous donnons pour ce qu'ils valent.
Quoi qu'il en soit du ressort, le fait est là, et il est de poids. Voilà le roi maître d'une des grandes villes de Champagne, sur le chemin qu'il a entrepris, et cela sans bataille rangée ni longue effusion de sang. Les gens d'armes, faute de logis dans la place, passeront la nuit aux champs alentour ; le roi, lui, entrera demain avec ses principaux capitaines. Ce que cette reddition entraînera pour les villes qui sont au-delà, et jusqu'où portera l'élan de cette chevauchée, nul ici ne se hasarde à le dire. On a pris Troyes ; c'est assez pour aujourd'hui.