La Pucelle, cette fille venue des marches de Lorraine
Fille de laboureur des confins de Champagne et de Lorraine, elle s’est présentée cet hiver au dauphin à Chinon, se disant envoyée de Dieu pour le mener à Reims. On l’a examinée, admise, suivie jusqu’à Orléans délivrée et jusqu’à ce sacre qu’elle annonçait. Portrait d’une jeune fille dont on ne sait, ce jour encore, si le Ciel l’envoie ou si le hasard la sert.
Elle se tenait ce matin dans le chœur de Notre-Dame de Reims, son étendard à la main, tandis que l’huile sainte coulait sur le front du roi. Voici un an, nul à la cour n’eût su son nom ; voici quelques mois, on l’eût prise pour une songeuse ou pour une folle. Aujourd’hui, la fille qu’on appelle la Pucelle a vu s’accomplir ce qu’elle était venue annoncer, et chacun, dans l’entourage du roi, cherche à comprendre qui elle est.
On l’appelle la Pucelle, et c’est le seul nom qui vaille : elle-même en use, et le peuple le répète. De famille, on lui donne un père, un Jacques, laboureur du village de Domrémy, aux marches où se touchent la Champagne, le Barrois et la Lorraine ; sa mère, dit-on, se nomme Isabelle. Quant au nom de la maison, il court sous plusieurs formes et nul ici ne saurait le fixer. Ce sont gens de labeur, ni misérables ni grands, de ceux qui tiennent leur terre et paient leurs redevances.
De son âge, elle dit environ dix-sept ans, à ce qu’elle-même en conte, car aucun registre ne le porte ; ce serait donc une fille de dix-sept ou dix-huit ans qui a mené le roi jusqu’ici. Le reste — son enfance, ce qui l’a poussée sur les chemins, ces voix qu’elle affirme entendre —, on ne le sait que par elle, ou par ce qui court d’elle de bouche en bouche.
La fille des marches de Lorraine
Domrémy est un village de la frontière, exposé aux gens de guerre qui passent et rançonnent, et l’on assure que ses habitants durent, l’an dernier, se réfugier un temps dans la ville voisine de Neufchâteau. C’est là, en ce pays de labour, qu’a grandi la Pucelle, parmi les bêtes et les champs, sachant ses prières, dit-on, mieux que ses lettres, qu’elle ne connaît point.
Le grand mystère de sa personne tient à ce qu’elle affirme : depuis l’enfance, conte-t-elle, elle entend des voix célestes — celle de saint Michel, celles de sainte Catherine et de sainte Marguerite — qui lui commandent la piété, puis le secours du royaume et de mener le dauphin à son sacre. Rien de cela ne se prouve, et rien ne se pèse : ce sont ses paroles, non des faits que l’on puisse toucher. Ses partisans y voient le doigt de Dieu et la disent envoyée du Ciel ; ses ennemis, dans le camp d’en face, la traitent de sorcière ou de fille dévoyée. Entre ces deux clameurs, la vérité de son cœur demeure hors de portée.
De Vaucouleurs à Chinon
Le premier qui la vit venir fut, dit-on, messire Robert de Baudricourt, capitaine tenant Vaucouleurs pour le dauphin en un pays où l’ennemi presse de toutes parts. Elle vint lui demander escorte pour aller au prince ; il la renvoya. Elle revint, et insista tant qu’à la fin de l’hiver il céda et lui donna quelques hommes pour la conduire. On lui prête, à ce moment, un mot rapporté de plusieurs façons — quelque chose comme « Va, et advienne que pourra » —, mais nul ne garantit qu’il l’ait dit en ces termes.
Ainsi partit-elle, vêtue en homme pour la sûreté du voyage, à travers un pays tenu par les Anglais et les Bourguignons, chevauchant quelque dix ou douze jours jusqu’à la Loire. Qu’une fille de laboureur ait traversé les terres ennemies et se soit fait recevoir du prince tient déjà de l’extraordinaire, et c’est peut-être là son premier prodige, si prodige il y a.
De la rencontre de Chinon, on fait grand récit, et les récits ne s’accordent pas. On raconte que le dauphin, pour l’éprouver, se serait dissimulé parmi ses courtisans, et qu’elle l’aurait reconnu sans jamais l’avoir vu ; on murmure aussi qu’elle lui aurait dit en secret quelque signe touchant sa personne et son droit. Ce sont là contes de cour que le parti du roi se plaît à grossir, et dont on ne peut affirmer la lettre. Ce qui est sûr, c’est qu’elle fut reçue, ce qui ne se voit pas tous les jours pour une fille du commun.
L’examen des clercs à Poitiers
Le conseil du roi ne se contenta pas de la parole d’une inconnue. On l’envoya à Poitiers, où, plusieurs semaines durant, des maîtres en théologie et des gens d’Église — de ceux qui entourent monseigneur Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier — l’examinèrent sur sa foi, ses mœurs et sa mission. Des dames, dit-on, s’assurèrent aussi de sa virginité, dont elle tire son nom.
De cet examen, on ne connaît les conclusions que par ce qui s’en est dit, car le livre qui les consignait ne nous est pas venu en main. À ce qu’on rapporte, les clercs n’ont trouvé en elle nul mal : ils la disent humble, dévote, honnête et simple, et, « vu la nécessité du royaume », ont jugé qu’on pouvait se servir de son secours. C’est une caution prudente, non un blanc-seing : l’Église l’a tolérée plutôt qu’elle ne l’a prouvée, et n’a point tranché d’où lui viennent ses voix.
On lui demanda un signe qui montrât qu’elle disait vrai. Elle répondit, à ce qu’on assure, que le signe serait donné devant Orléans, et qu’il fallait l’y mener pour le voir. La suite se chargea de répondre à sa place.
Le signe d’Orléans et la route du sacre
Orléans était assiégée depuis des mois et l’on tenait la ville pour perdue. La Pucelle y entra avec le convoi de secours à la fin d’avril, et l’on convient de toutes parts qu’à sa venue le courage revint aux assiégés. En quelques jours, les bastilles anglaises tombèrent l’une après l’autre, et le huitième jour de mai l’ennemi leva le siège et se retira. C’est ce qu’elle avait annoncé.
De son rôle dans ces journées, ce qui se vérifie est sa présence à l’étendard et l’ardeur qu’elle rendit aux combattants ; la conduite des assauts demeura aux capitaines. On conte qu’elle rallia seule des fuyards, qu’elle fut blessée d’un trait entre l’épaule et le cou et revint aussitôt au combat : belles choses, que la ferveur amplifie et qu’il faut recevoir avec mesure.
Vint ensuite la Loire. Jargeau fut pris, puis Meung, puis Beaugency ; et à Patay, en pleine Beauce, l’armée anglaise des champs fut rompue et ses chefs faits prisonniers, ce qui ouvrit la route de Reims. Contre l’avis des prudents, le roi se résolut alors à la grande marche, et les villes s’ouvrirent devant lui jusqu’à cette cathédrale. Ce qu’elle promettait depuis Vaucouleurs — Orléans délivrée, le roi sacré à Reims — s’est accompli ce jour sous les yeux de tous. C’est là, plus que dans ses voix que nul ne peut sonder, ce qui fonde aujourd’hui le crédit qu’on lui accorde.