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De « roi de Bourges » à roi de France

Troisième fils de Charles VI, devenu dauphin par le deuil de ses aînés, déshérité à Troyes au profit du roi d’Angleterre, longtemps replié sur la Loire et raillé du nom de « roi de Bourges » : aujourd’hui, à Reims, le prince qu’on disait irrésolu a reçu l’onction des rois de France. Portrait d’un homme et d’un règne qui commence.

Notre bureau de la cour 17 juillet 1429, 10h00 7 min de lecture

Celui que ses ennemis appelaient hier encore, par dérision, « le roi de Bourges », a été ce jour oint et couronné dans la cathédrale de Reims, au lieu même où se sacrent les rois de France depuis un temps que nul ne sait dire. Le moment vaut qu’on s’arrête sur l’homme : car peu de princes ont connu chemin plus rude pour parvenir à la chaire de leurs pères, et beaucoup, voici quelques mois, ne donnaient plus cher de sa cause.

Charles est le fils de feu le roi Charles VI, que l’on nommait le Bien-Aimé avant que le mal qui lui troublait l’esprit n’ouvrît le royaume à tous les malheurs, et de la reine Isabeau de Bavière. Il vint au monde à Paris voici quelque vingt-six ans. Rien, à sa naissance, ne le destinait à régner : il n’était que le dernier fils survivant, et la couronne semblait promise à d’autres. Mais la mort fit son office, et l’un après l’autre ses frères aînés furent emportés, si bien que l’enfant cadet se trouva, fort jeune encore, héritier du trône et dauphin de France.

Ce fut un héritage chargé d’orages. Le royaume était alors déchiré entre deux partis, celui des Armagnacs et celui des Bourguignons, qui se haïssaient plus que l’Anglais lui-même. Et au milieu de cette querelle vint se planter l’affaire du pont de Montereau, dont le souvenir pèse encore sur le jeune prince comme une ombre : c’est là que le duc Jean de Bourgogne, qu’on disait sans peur, fut frappé à mort sous les yeux du dauphin, lors d’une entrevue où l’on cherchait, disait-on, à les accorder. La part qu’y prit le prince demeure disputée ; ce qui est sûr, c’est que de ce sang répandu naquit une haine qui devait jeter le Bourguignon dans les bras de l’Anglais.

Déshérité à Troyes

De cette alliance sortit le coup le plus dur. Voici neuf ans, au traité que l’on signa dans la ville de Troyes, le roi son père — ou ceux qui parlaient en son nom, l’esprit du Bien-Aimé étant ce qu’il était — donna sa fille au roi d’Angleterre Henri, le reconnut pour héritier de France, et écarta du trône son propre fils. Le dauphin était déshérité, déclaré indigne, rejeté hors de la succession des rois.

On allégua, pour le perdre, le meurtre de Montereau ; et l’on fit courir d’autres bruits encore, plus noirs, touchant jusqu’à sa naissance — qu’il ne serait pas, chuchotait-on chez ses ennemis, le vrai fils du roi. De tels propos se colportent sans preuve et servent ceux qui les répandent : nous les rapportons pour ce qu’ils sont, des rumeurs de guerre lancées pour ruiner un droit, non pour une vérité que personne ne saurait établir.

À la double mort de l’an 1422 — le roi d’Angleterre d’abord, le roi Charles son père quelques semaines après —, deux rois furent proclamés pour un seul royaume. À Paris, on cria le jeune Henri, fils du défunt anglais, « roi de France et d’Angleterre ». Au sud de la Loire, le dauphin se fit proclamer roi à son tour, du nom de Charles. Mais le sacre, lui, se déroba : Reims était hors de sa portée, et un roi qui n’a point reçu l’huile sainte n’est, aux yeux de beaucoup, qu’un roi à moitié.

Le prince de la Loire

Ainsi commença ce long temps où l’on vit ce roi sans couronne tenir sa cour à Bourges, à Chinon, à Mehun, dans les bonnes villes du centre et du midi demeurées fidèles. « Roi de Bourges », répétaient ses adversaires, comme on jette une raillerie : un roi sans Reims, sans Paris, sans Saint-Denis, réduit au Berry et aux pays de Loire. La moquerie disait vrai d’une chose : le royaume du dauphin s’était rétréci à la part du midi, et la rivière de Loire en formait comme le dernier rempart.

De l’homme lui-même, on a beaucoup dit, et rarement en bien. On le tenait pour irrésolu, lent à se déterminer, défiant des siens, gouverné tour à tour par les uns et par les autres, plus enclin à demeurer dans ses châteaux qu’à monter à cheval. Ses favoris et ses conseillers se sont défaits et succédé au gré des intrigues ; certains ont fini fort mal. À voir ce prince réservé, taciturne, peu prompt à payer ses gens et à tenir ses promesses, plus d’un désespéra de sa cause. Est-ce justice ? Un prince qu’on a déshérité, menacé, trahi tour à tour, apprend la méfiance comme on apprend à se garder ; et tel qu’on le peignait timide a su, ces derniers mois, laisser sa fortune à une fille du commun et à ses capitaines, ce qui n’est pas le fait d’un esprit tout à fait fermé.

Le tournant de cette année

Car cette année a tout changé. Il faut ici nommer celle dont on ne parle plus qu’en termes de prodige : la Pucelle, cette fille venue des marches de Lorraine qui se présenta au prince à Chinon, se disant envoyée de Dieu pour le mener à son sacre. Examinée par les clercs, admise enfin, elle marcha sur Orléans avec l’armée de secours, et la ville, qu’on tenait pour perdue, fut délivrée au début de mai.

De là, tout se précipita. Les places de la Loire — Jargeau, Meung, Beaugency — retombèrent l’une après l’autre aux mains du roi ; à Patay, en pleine Beauce, l’armée anglaise des champs fut rompue et ses chefs pris. Puis, malgré les avis prudents, le roi se résolut à la grande entreprise : marcher vers Reims, à travers un pays mal sûr, pour y recevoir l’onction. Auxerre composa, Troyes ouvrit ses portes, Châlons suivit ; et l’on entra dans Reims, où la cérémonie fut hâtée.

C’est dans cette cathédrale que tout, ce jour, a pris son sens. Sous les mains de monseigneur Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France, le « roi de Bourges » a reçu l’huile de la Sainte Ampoule et la couronne de ses aïeux ; et la Pucelle se tenait là, son étendard à la main. Le prince déshérité de Troyes est devenu, en quelques mois et au lieu prescrit, un roi sacré comme le furent ses pères. Ce que sera son règne, nul ne le sait, et la guerre n’est point finie ; mais l’homme qu’on raillait n’est plus, ce soir, le roi d’une seule ville.

Le contexte

Charles est le troisième fils de Charles VI ; il devint dauphin après la mort de ses frères aînés Louis, duc de Guyenne, et Jean, duc de Touraine, dans les années 1415-1417.

L’assassinat du duc Jean de Bourgogne sur le pont de Montereau, voici dix ans, a précipité l’alliance des Bourguignons avec l’Angleterre contre le parti du dauphin.

Le traité de Troyes (1420) a déshérité le dauphin et reconnu le roi d’Angleterre Henri V pour héritier de la couronne de France.

À la mort de Charles VI (1422), deux rois furent proclamés : le jeune Henri à Paris, le dauphin Charles au sud de la Loire, ce dernier sans pouvoir se faire sacrer à Reims, d’où le surnom de « roi de Bourges ».

La délivrance d’Orléans au début de mai et la reconquête des places de la Loire ont précédé la marche du roi vers Reims pour son sacre.

État des informations

Ce portrait s’en tient au chemin parcouru par le prince jusqu’à son sacre du 17 juillet 1429, de sa naissance à ce jour, sans rien préjuger de son règne ni de la suite de la guerre. Le tempérament qu’on lui prête et les bruits touchant sa naissance sont rapportés comme jugements et rumeurs d’époque, non comme des faits.

Ce que l’on sait

  • Charles, fils de Charles VI et d’Isabeau de Bavière, devint dauphin après la mort de ses frères aînés, puis fut déshérité par le traité de Troyes (1420) au profit du roi d’Angleterre.
  • À la mort de son père en 1422, il se fit proclamer roi au sud de la Loire, mais sans pouvoir recevoir le sacre, d’où le surnom moqueur de « roi de Bourges ».
  • Il a reçu l’onction et la couronne dans la cathédrale de Reims le 17 juillet 1429, des mains de l’archevêque Regnault de Chartres, chancelier de France, la Pucelle étant présente.

Ce que l’on ignore

  • La part réelle du dauphin dans la mort du duc Jean de Bourgogne à Montereau (1419) demeure disputée.
  • Le tempérament prêté au prince — irrésolu, méfiant — relève du jugement de cour et des inimitiés du temps autant que de l’observation.
  • Ce que sera la suite du règne, la guerre n’étant pas terminée.

Sources historiques utilisées

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » imitent une feuille d’information du temps de la chevauchée ; reconstitution maison croisée sur les sources ci-dessus, sans rien avancer qui n’ait été recoupé.

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17 juillet 1429, 08h006 min