Patay : l’armée anglaise rompue, Talbot prisonnier
Les nouvelles qui montent de la Beauce sont d’une rare ampleur. Le samedi 18 de ce mois, en rase campagne du côté de Patay, l’armée anglaise venue secourir les places de la Loire a été surprise, enfoncée et mise en déroute. L’avant-garde montée du roi de Bourges a chargé les archers avant qu’ils n’aient eu le loisir de se retrancher. Le sire Talbot est aux mains des nôtres ; le chevalier Fastolf, dit-on, s’est sauvé.
Il faut, pour une fois, écrire le mot que l’on n’osait plus former depuis des années : une grande bataille rangée a été livrée aux Anglais, et ce sont eux qui ont fui. Le samedi 18 de ce mois de juin, en pleine campagne de la Beauce, du côté du bourg de Patay, l’armée que les sires Talbot et Fastolf menaient au secours des places de la Loire a été abordée, enfoncée et rompue par les gens du roi de Bourges. Les dépêches qui remontent depuis quatre jours s’accordent toutes sur l’essentiel, quoiqu’elles diffèrent sur le détail et sur le compte des morts.
Rappelons d’où vient cette rencontre. Depuis la levée du siège d’Orléans, les nôtres ont repris coup sur coup les places que l’Anglais tenait sur la rivière : Jargeau d’abord, puis Meung et Beaugency, qui s’est rendue ces tout derniers jours. C’est au moment où Beaugency capitulait que paraissait, venue du nord, une forte armée anglaise conduite par messire Jean Talbot, capitaine de grand renom, et par le chevalier Jean Fastolf, avec le sire de Scales. Trop tard pour sauver la place, l’ennemi a fait retraite vers le pays de Beauce ; et c’est dans cette retraite que nos capitaines l’ont joint.
On rapporte que les coureurs de l’avant-garde ne savaient pas au juste où était l’ennemi, dans ce pays de bois et de halliers, et qu’un hasard le leur découvrit : un cerf levé par les nôtres se serait jeté droit dans les rangs anglais, qui poussèrent une huée à sa vue, et c’est ce cri qui trahit leur poste. Ainsi guidés, les gens d’armes du roi de Bourges fondirent sur eux. On nomme à l’avant La Hire, Poton de Xaintrailles, et avec eux le connétable de Richemont et le duc d’Alençon ; c’est sur leurs lances que s’est jouée la journée.
Toute l’affaire, à ce qu’on entend, a tenu à la vitesse. L’Anglais doit sa force à ses archers, qu’il a coutume de planter derrière une haie de pieux fichés en terre, d’où ils accablent de flèches qui les aborde : c’est ainsi qu’il a tant de fois rompu nos chevaliers. Mais cette fois, surpris en marche et serrés de trop près, ils n’eurent pas le loisir d’asseoir leur retranchement ni de garnir leur front de pieux. Nos gens d’armes, montés, les chargèrent par le flanc avant que la herse de traits fût en place ; et les archers, pris à découvert, se débandèrent presque aussitôt.
Dès lors ce ne fut plus un combat mais une chasse. Le gros de l’ost anglais, qui suivait, n’eut pas le temps de se ranger en bataille que déjà ses gens de trait refluaient sur lui en désordre. La déroute gagna de proche en proche, et les nôtres taillèrent dans la foule en fuite par la campagne rase. C’est dans cette poursuite, dit-on, que furent faits le plus de morts et le plus de prisonniers, l’Anglais n’ayant ni haie où s’adosser ni ordre où se reprendre.
La plus grande nouvelle est la prise de messire Talbot. Ce capitaine, l’un des plus redoutés du parti d’en face, n’a pu fuir : il est tombé aux mains des gens de Xaintrailles et demeure prisonnier, ce qui est, de mémoire d’homme, une rude perte pour l’Angleterre. Le chevalier Fastolf, lui, aurait gagné le large avec ce qu’il put rallier de cavaliers, abandonnant le champ ; on dit déjà, du côté anglais, qu’on lui en fera reproche. Le sire de Scales serait pris ou en fuite, selon les bouches.
Du nombre des morts, gardons-nous d’avancer un chiffre tranché. Les uns parlent de deux mille Anglais demeurés sur le terrain ou pris, d’autres montent jusqu’à deux mille cinq cents ; ce sont là ordres de grandeur rapportés par ceux qui reviennent, non un compte fait sur le pré. On s’accorde du moins à dire que la perte est lourde, qu’elle a frappé surtout les gens de trait, et que les nôtres, qui chargeaient et poursuivaient, n’y ont laissé que fort peu d’hommes. Tant de récits grossissent en chemin : nous donnons ces nombres pour ce qu’ils valent.
Que faut-il conclure d’une telle journée ? Pour la première fois depuis bien longtemps, l’Anglais a été joint en rase campagne et défait avant d’avoir pu dresser le mur de traits où il a coutume de nous briser. Est-ce le fait du seul hasard, qui voulut qu’on le surprît en marche ? Est-ce que nos capitaines ont trouvé la manière de le prendre avant qu’il ne se retranche ? Il serait téméraire d’en juger sur une seule rencontre. Ce qui est sûr, c’est que l’armée de secours qu’il amenait sur la Loire n’est plus, que Talbot est captif, et que la route, devant les bannières du roi de Bourges, paraît ce matin moins fermée qu’hier.