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Signe du Ciel ou métier des armes ?

Depuis qu'Orléans est délivrée et que les places de la Loire tombent l'une après l'autre, jusqu'à la grande journée de Patay, deux lectures s'affrontent dans nos rues et nos veillées. Les uns voient la main de Dieu derrière la Pucelle ; les autres saluent le métier des capitaines et la fortune des armes. Essayons d'entendre les deux camps sans trancher pour eux.

La rédaction 25 juin 1429, 08h00 6 min de lecture

Voici quelques semaines que les nouvelles, pour une fois, sont bonnes, et qu'on n'ose presque pas s'en réjouir tout haut, de peur d'attirer le mauvais sort. Orléans délivrée ; Jargeau, Meung, Beaugency reprises coup sur coup ; et puis cette journée de Patay, en rase Beauce, où l'armée anglaise qui faisait trembler le royaume depuis tant d'années a été rompue et dispersée. Le pays fidèle au roi de Bourges respire. Mais aussitôt qu'on respire, on dispute : à qui doit-on tout cela ?

Car deux paroles courent les rues, et elles ne s'accordent guère. Tâchons de les rapporter l'une et l'autre honnêtement, sans nous faire la voix de l'une contre l'autre. C'est affaire d'opinion, et chacun, en cette feuille, gardera la sienne après nous avoir lus.

Ceux qui voient la main de Dieu

Pour les premiers — et ils sont nombreux, dans le petit peuple comme parmi les clercs —, le compte est vite fait. Depuis l'automne, les bras des hommes avaient fait ce qu'ils pouvaient, et l'étau ne s'était pas desserré d'un pouce. Les capitaines étaient vaillants, les bombardes bien servies, et pourtant Orléans étouffait. Vient une fille de seize ou dix-huit ans, sortie des marches de Lorraine, qui dit que Dieu l'envoie ; et voilà qu'en quelques jours le siège est levé et que tout se renverse. Comment, demandent-ils, ne pas y voir autre chose que le hasard ?

Ils ajoutent que la chose avait été annoncée. De vieux dits couraient nos campagnes, prêtés à Merlin et à d'autres devins, selon quoi le royaume perdu par une femme serait relevé par une vierge venue de Lorraine ; et le rapprochement s'est fait de lui-même dans l'esprit des bonnes gens. Ils rappellent que les docteurs de Poitiers, qui ne sont pas gens à se payer de mots, l'ont éprouvée des semaines durant et n'ont rien trouvé en elle de contraire à la foi. Que ces victoires soient venues si vite après l'examen leur paraît un signe.

Voyez les fruits, disent-ils enfin, et vous jugerez de l'arbre. Cette fille ne court ni après l'or ni après les honneurs ; elle entend la messe, se confesse, fait chasser de l'ost les ribaudes et les jureurs, et marche à l'étendard, non l'épée nue. Quand des soldats las de reculer se redressent et l'emportent, n'est-il pas permis de penser qu'un souffle les pousse, qui ne vient pas tout entier d'eux-mêmes ? Tel est leur dire, et nous le rapportons pour ce qu'il est : une espérance, et une lecture de croyant.

Ceux qui créditent le métier des armes

À cela, d'autres — gens de guerre pour la plupart, et quelques esprits froids — opposent une tout autre lecture, et qui ne se veut nullement impie. Dieu, disent-ils, aide qui s'aide ; mais à Patay, ce sont des hommes à cheval qui ont gagné, et l'on sait lesquels. L'avant-garde montée, lancée à la poursuite des Anglais avant qu'ils eussent le temps de planter leurs pieux et de ranger leurs archers derrière, fut menée par des capitaines de métier : La Hire, Poton de Xaintrailles, et les autres routiers aguerris du parti du roi. C'est ce coup-là, porté au bon moment, qui a fait la déroute.

Ils rappellent que la délivrance d'Orléans, elle aussi, s'est faite à la pointe des lances et sous le feu des bombardes, et que le Bâtard d'Orléans tenait la place de longue main avant qu'aucune fille n'y parût. La guerre, plaident-ils, a ses lois, qui ne sont pas celles des veillées : il faut des vivres, des hommes, des chefs qui sachent choisir le jour et l'heure, et une fortune des armes qui, cette fois, a tourné de notre côté après nous avoir longtemps boudés.

Quant à la part de la Pucelle dans le métier même de la guerre, ils la disent débattue, et plus d'un soldat n'en fait pas mystère. À Patay, à ce qu'on rapporte, elle n'était point à la tête de la charge qui décida de tout ; le choc fut donné par l'avant-garde, et elle vint après. Ils ne lui refusent pas pour autant tout mérite : beaucoup lui accordent d'avoir rendu le cœur aux troupes et poussé à frapper quand d'autres eussent temporisé. Mais de là, disent-ils, à lui attribuer les victoires elles-mêmes, il y a un pas qu'ils ne franchissent point.

Là où nous n'irons pas trancher

Voilà les deux camps, et l'on voit qu'ils ne parlent pas tout à fait de la même chose. Les uns cherchent la cause première, et la trouvent au Ciel ; les autres décrivent les causes prochaines, et les trouvent dans le rang d'une avant-garde et le tranchant des capitaines. Le croyant dira que Dieu se sert des bras des hommes, et que l'un n'exclut pas l'autre. Le soldat répondra que les bras des hommes suffisent à expliquer ce que des bras d'hommes ont fait. Qui dira lequel a tout à fait raison ?

Pas nous, en tout cas. Il ne nous appartient ni de décréter que le Ciel a parlé — nous n'en avons pas la preuve, et l'Église elle-même enseigne la prudence en ces matières —, ni de ravaler en ricanant une espérance qui a remis debout tout un pays. Se moquer de la foi des humbles serait sot ; la donner pour démontrée serait téméraire. Nous tenons les deux bouts de la chaîne sans souder l'un à l'autre.

Une chose, du moins, n'est contestée de personne : depuis Orléans jusqu'à Patay, les affaires du roi de Bourges se sont relevées comme on ne l'osait plus espérer voici six mois. Que l'on en remercie Dieu ou les capitaines — ou les deux ensemble, chacun selon sa pente —, le fait est là. Pour le reste, disputez si vous voulez : la dispute, au moins, est de celles qu'on tient le ventre plein et le cœur moins lourd qu'à la Toussaint dernière. Ce n'est pas rien.

Le contexte

Depuis le mois de mai, le siège d'Orléans a été levé, puis les places anglaises de la Loire — Jargeau, Meung, Beaugency — reprises coup sur coup, avant la défaite de l'armée anglaise à Patay, en Beauce.

La Pucelle, jeune fille venue des marches de Lorraine, examinée par les clercs de Poitiers, a marché avec les armées du roi de Bourges durant cette campagne ; le commandement militaire demeure aux capitaines (le Bâtard d'Orléans, La Hire, Xaintrailles).

De vieilles prophéties prêtées à Merlin et à d'autres, annonçant le royaume sauvé par une vierge de Lorraine, circulaient déjà dans les campagnes et nourrissent la lecture providentialiste de ces succès.

L'Église éprouve de longue date ceux qui se disent inspirés et commande la prudence avant de tenir une victoire pour un signe du Ciel.

État des informations

Écrite le 25 juin 1429, cette tribune expose les deux lectures qui s'affrontent dans l'opinion — la providentialiste et celle du métier des armes — sans endosser ni l'une ni l'autre, et sans rien préjuger de la suite. Elle distingue partout ce qui est tenu pour sûr de ce qui relève de la croyance ou du débat.

Ce que l’on sait

  • Le siège d'Orléans a été levé, les places de la Loire reprises, et l'armée anglaise défaite à Patay au cours du printemps et du début de l'été 1429.
  • À Patay, le choc décisif fut porté par l'avant-garde montée du parti du roi, menée par des capitaines de métier tels que La Hire et Poton de Xaintrailles, avant que les archers anglais aient pu se retrancher derrière leurs pieux.
  • La Pucelle a accompagné les armées du roi de Bourges durant la campagne, tandis que le commandement restait aux capitaines.

Ce que l’on ignore

  • La part militaire réelle de la Pucelle dans les victoires, et singulièrement à Patay où le choc fut donné par l'avant-garde : elle demeure discutée, les uns lui créditant la décision et l'élan, les autres l'attribuant aux seuls capitaines.
  • La cause première de ce retournement — secours du Ciel ou métier des armes et fortune — : c'est affaire de croyance et d'opinion, que rien ne permet de trancher.
  • L'authenticité et la portée des vieilles prophéties qu'on applique à la Pucelle, dont l'origine ne peut être établie.

Sources historiques utilisées

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » imitent une feuille d’information du temps de la chevauchée ; reconstitution maison croisée sur les sources ci-dessus, sans rien avancer qui n’ait été recoupé.

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