Signe du Ciel ou métier des armes ?
Depuis qu'Orléans est délivrée et que les places de la Loire tombent l'une après l'autre, jusqu'à la grande journée de Patay, deux lectures s'affrontent dans nos rues et nos veillées. Les uns voient la main de Dieu derrière la Pucelle ; les autres saluent le métier des capitaines et la fortune des armes. Essayons d'entendre les deux camps sans trancher pour eux.
Voici quelques semaines que les nouvelles, pour une fois, sont bonnes, et qu'on n'ose presque pas s'en réjouir tout haut, de peur d'attirer le mauvais sort. Orléans délivrée ; Jargeau, Meung, Beaugency reprises coup sur coup ; et puis cette journée de Patay, en rase Beauce, où l'armée anglaise qui faisait trembler le royaume depuis tant d'années a été rompue et dispersée. Le pays fidèle au roi de Bourges respire. Mais aussitôt qu'on respire, on dispute : à qui doit-on tout cela ?
Car deux paroles courent les rues, et elles ne s'accordent guère. Tâchons de les rapporter l'une et l'autre honnêtement, sans nous faire la voix de l'une contre l'autre. C'est affaire d'opinion, et chacun, en cette feuille, gardera la sienne après nous avoir lus.
Ceux qui voient la main de Dieu
Pour les premiers — et ils sont nombreux, dans le petit peuple comme parmi les clercs —, le compte est vite fait. Depuis l'automne, les bras des hommes avaient fait ce qu'ils pouvaient, et l'étau ne s'était pas desserré d'un pouce. Les capitaines étaient vaillants, les bombardes bien servies, et pourtant Orléans étouffait. Vient une fille de seize ou dix-huit ans, sortie des marches de Lorraine, qui dit que Dieu l'envoie ; et voilà qu'en quelques jours le siège est levé et que tout se renverse. Comment, demandent-ils, ne pas y voir autre chose que le hasard ?
Ils ajoutent que la chose avait été annoncée. De vieux dits couraient nos campagnes, prêtés à Merlin et à d'autres devins, selon quoi le royaume perdu par une femme serait relevé par une vierge venue de Lorraine ; et le rapprochement s'est fait de lui-même dans l'esprit des bonnes gens. Ils rappellent que les docteurs de Poitiers, qui ne sont pas gens à se payer de mots, l'ont éprouvée des semaines durant et n'ont rien trouvé en elle de contraire à la foi. Que ces victoires soient venues si vite après l'examen leur paraît un signe.
Voyez les fruits, disent-ils enfin, et vous jugerez de l'arbre. Cette fille ne court ni après l'or ni après les honneurs ; elle entend la messe, se confesse, fait chasser de l'ost les ribaudes et les jureurs, et marche à l'étendard, non l'épée nue. Quand des soldats las de reculer se redressent et l'emportent, n'est-il pas permis de penser qu'un souffle les pousse, qui ne vient pas tout entier d'eux-mêmes ? Tel est leur dire, et nous le rapportons pour ce qu'il est : une espérance, et une lecture de croyant.
Ceux qui créditent le métier des armes
À cela, d'autres — gens de guerre pour la plupart, et quelques esprits froids — opposent une tout autre lecture, et qui ne se veut nullement impie. Dieu, disent-ils, aide qui s'aide ; mais à Patay, ce sont des hommes à cheval qui ont gagné, et l'on sait lesquels. L'avant-garde montée, lancée à la poursuite des Anglais avant qu'ils eussent le temps de planter leurs pieux et de ranger leurs archers derrière, fut menée par des capitaines de métier : La Hire, Poton de Xaintrailles, et les autres routiers aguerris du parti du roi. C'est ce coup-là, porté au bon moment, qui a fait la déroute.
Ils rappellent que la délivrance d'Orléans, elle aussi, s'est faite à la pointe des lances et sous le feu des bombardes, et que le Bâtard d'Orléans tenait la place de longue main avant qu'aucune fille n'y parût. La guerre, plaident-ils, a ses lois, qui ne sont pas celles des veillées : il faut des vivres, des hommes, des chefs qui sachent choisir le jour et l'heure, et une fortune des armes qui, cette fois, a tourné de notre côté après nous avoir longtemps boudés.
Quant à la part de la Pucelle dans le métier même de la guerre, ils la disent débattue, et plus d'un soldat n'en fait pas mystère. À Patay, à ce qu'on rapporte, elle n'était point à la tête de la charge qui décida de tout ; le choc fut donné par l'avant-garde, et elle vint après. Ils ne lui refusent pas pour autant tout mérite : beaucoup lui accordent d'avoir rendu le cœur aux troupes et poussé à frapper quand d'autres eussent temporisé. Mais de là, disent-ils, à lui attribuer les victoires elles-mêmes, il y a un pas qu'ils ne franchissent point.
Là où nous n'irons pas trancher
Voilà les deux camps, et l'on voit qu'ils ne parlent pas tout à fait de la même chose. Les uns cherchent la cause première, et la trouvent au Ciel ; les autres décrivent les causes prochaines, et les trouvent dans le rang d'une avant-garde et le tranchant des capitaines. Le croyant dira que Dieu se sert des bras des hommes, et que l'un n'exclut pas l'autre. Le soldat répondra que les bras des hommes suffisent à expliquer ce que des bras d'hommes ont fait. Qui dira lequel a tout à fait raison ?
Pas nous, en tout cas. Il ne nous appartient ni de décréter que le Ciel a parlé — nous n'en avons pas la preuve, et l'Église elle-même enseigne la prudence en ces matières —, ni de ravaler en ricanant une espérance qui a remis debout tout un pays. Se moquer de la foi des humbles serait sot ; la donner pour démontrée serait téméraire. Nous tenons les deux bouts de la chaîne sans souder l'un à l'autre.
Une chose, du moins, n'est contestée de personne : depuis Orléans jusqu'à Patay, les affaires du roi de Bourges se sont relevées comme on ne l'osait plus espérer voici six mois. Que l'on en remercie Dieu ou les capitaines — ou les deux ensemble, chacun selon sa pente —, le fait est là. Pour le reste, disputez si vous voulez : la dispute, au moins, est de celles qu'on tient le ventre plein et le cœur moins lourd qu'à la Toussaint dernière. Ce n'est pas rien.