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Les villes bourguignonnes : peur ou calcul ?

Auxerre qui compose et ravitaille sans ouvrir ses portes, Troyes qui se rend au cinquième jour : la Champagne plie l'une après l'autre devant l'armée du roi de Bourges. Est-ce la frayeur devant la Pucelle, ou le froid calcul de bourgeois lâchés par un duc de Bourgogne qu'on ne voit point paraître ? On ose, ici, peser les deux.

La rédaction 10 juillet 1429, 09h00 5 min de lecture

Voilà donc une chose à quoi peu se fussent attendus voici deux mois : la Champagne, ce pays que l'on tenait pour acquis au roi d'Angleterre et à son cousin de Bourgogne, s'ouvre place après place au gentil dauphin qui chemine vers son sacre. Saint-Florentin reçoit ses gens ; Auxerre compose et fournit des vivres ; et voici quelques jours que Troyes, qui avait d'abord fait la sourde oreille et renouvelé son serment au jeune Henri d'Angleterre, a fini par traiter sa reddition. Le pays bascule. Reste à savoir pourquoi — et sur ce point, deux explications courent, qui ne se ressemblent guère.

La première, c'est la peur. On la dit, on l'écrit, et il y a de quoi. Une armée victorieuse remonte de la Loire, fraîche de ses prises de Jargeau, de Beaugency, du beau coup de Patay où les Anglais ont laissé du monde et des capitaines de renom. À sa tête marche cette fille de Lorraine que beaucoup tiennent pour envoyée du Ciel, étendard au poing au milieu de ses hommes d'armes. Qu'on imagine l'effet, derrière des remparts, de voir paraître pareil appareil. À Troyes, dit-on, c'est à la vue de la Pucelle au milieu de ses soldats, et des fascines qu'on amassait pour combler les fossés, que les habitants ont pris l'épouvante et demandé à parlementer. La frayeur du nom, jointe à la frayeur de l'assaut : voilà la première lecture, et elle n'est pas sotte.

Mais l'on nous permettra d'en avancer une autre, moins reluisante et peut-être plus juste. Car ces bourgeois de Champagne ne sont pas des nigauds que la première bannière fait trembler. Ce sont des marchands, des échevins, des gens qui comptent. Et ce qu'ils comptent, en cet été, c'est ceci : où est leur duc ? Où est ce Philippe de Bourgogne dont ils portent les couleurs et au nom de qui ils gardaient leurs portes ? Point devant Troyes pour les secourir. On le dit à Paris, ou par-delà, occupé d'autres affaires, loin en tout cas de ces murailles de Champagne qu'il laisse se défendre toutes seules. Un seigneur qui n'envoie ni hommes ni espérance de secours délie, qu'il le veuille ou non, la fidélité de ceux qu'il abandonne.

Voyez Auxerre. La ville n'a pas ouvert ses portes ; sa garnison bourguignonne a tenu bon sur le principe. Mais elle a composé : elle a laissé l'armée du roi camper sous ses murs, l'a ravitaillée, a traité — moyennant, dit-on, bon argent versé de part et d'autre. Est-ce là le geste d'une ville saisie de terreur sainte, ou celui de bourgeois avisés qui ménagent la chèvre et le chou, ne se brouillent tout à fait ni avec le roi qui passe ni avec le duc qui pourrait revenir ? On reconnaît, dans cette neutralité achetée, moins le tremblement que le calcul.

Et à Troyes même, sous la peur qu'on dit, regardez ce qu'on a négocié : que le roi et ses principaux capitaines entrassent, mais que la garnison de Bourguignons et d'Anglais pût se retirer librement avec ses biens. On a marchandé. On a posé ses conditions. On s'est rendu, mais en bon ordre, sans se livrer pieds et poings liés. Ce n'est pas tout à fait le langage de la frayeur ; c'est celui de gens qui, voyant le vent tourner et le protecteur absent, ont jugé qu'il valait mieux traiter à temps avec le roi qui passe sous leurs murs que de s'entêter pour un duc qui n'y est pas.

Faut-il pour autant les charger de tous les noms et crier à la trahison ? Gardons-nous-en. Ces villes ont prêté serment à un parti, voici des années, dans un royaume coupé en deux où chacun a dû se ranger d'un côté de la rivière ; on ne change pas de maître de gaieté de cœur, et la fidélité jurée pèse encore sur bien des consciences. Que la peur et le calcul se mêlent dans la même tête, qu'un bourgeois tremble pour ses murs en même temps qu'il pèse ses intérêts, voilà sans doute le plus vraisemblable. Nous ne prétendons pas trancher ce qui se passe au-dedans des hommes.

Une chose, en revanche, nous paraît sûre, et c'est par où nous finirons : qu'une ville se rende par peur ou par calcul, sa porte ouverte un jour ne dit rien de ce qu'elle fera le lendemain. Le pays plie devant l'armée qui passe ; rien ne garantit qu'il tienne derrière elle, une fois les bannières plus loin. Que le duc de Bourgogne reparaisse, qu'un revers survienne, et ces mêmes échevins qui composent aujourd'hui pèseront de nouveau leurs intérêts. On ne bâtit pas un royaume sur des serments qu'on achète à mesure qu'on avance. Réjouissons-nous donc de voir la Champagne s'ouvrir au dauphin ; mais souvenons-nous que ce qui se gagne par peur ou par calcul peut, par peur ou par calcul, se reperdre.

Le contexte

Depuis le traité de Troyes (1420), le royaume est partagé : le parti anglo-bourguignon tient Paris, la Normandie, la Champagne et le nord, et reconnaît le roi d'Angleterre ; le dauphin Charles, dit « roi de Bourges », tient le centre et le sud. La Champagne, terre du sacre, est aux mains du parti adverse.

Après la levée du siège d'Orléans et les victoires de la Loire (Jargeau, Beaugency, Patay), l'armée du roi de Bourges a entrepris de remonter vers Reims, à travers un pays tenu par les Bourguignons et les Anglais.

Auxerre a refusé d'ouvrir ses portes mais a composé : elle a laissé l'armée camper sous ses murs, l'a ravitaillée et a traité sa neutralité. Troyes, qui avait renouvelé son serment au roi d'Angleterre, s'est rendue par traité après quelques jours de siège.

Le duc Philippe de Bourgogne, dont ces villes portent l'obédience, n'a pas paru pour les secourir ; on le dit retenu loin de la Champagne, du côté de Paris.

État des informations

Tribune datée du 10 juillet 1429 : elle pèse deux lectures de la bascule des villes de Champagne — la peur et le calcul — sans trancher ni épouser aucun camp, et tient pour ouvert le ressort de ces redditions. Elle ne préjuge en rien de la solidité du ralliement ni de la suite de la marche vers Reims.

Ce que l’on sait

  • L'armée du roi de Bourges, remontant de la Loire vers Reims, a obtenu la composition d'Auxerre (qui l'a ravitaillée sans ouvrir ses portes) puis la reddition de Troyes par traité au début de juillet 1429.
  • La garnison de Troyes, composée de Bourguignons et d'Anglais, a obtenu de se retirer librement ; seuls le roi et ses principaux capitaines sont entrés dans la ville.
  • Le duc Philippe de Bourgogne n'a pas porté secours aux villes de Champagne qui tenaient pour son parti ; on le tient éloigné de la région.

Ce que l’on ignore

  • La part exacte de la peur (devant la Pucelle, devant l'assaut) et celle du calcul (l'abandon par le duc, l'intérêt des bourgeois) dans la reddition de ces villes : le ressort demeure ouvert, et nul ne lit dans les consciences.
  • Si les villes ralliées tiendront pour le roi une fois l'armée passée, ou si elles repèseront leurs intérêts au premier changement de fortune : rien ne le garantit.
  • Les desseins du duc de Bourgogne et la raison de son absence devant les places menacées.

Sources historiques utilisées

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » imitent une feuille d’information du temps de la chevauchée ; reconstitution maison croisée sur les sources ci-dessus, sans rien avancer qui n’ait été recoupé.

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