Meung coupé, Beaugency rendue : la Loire se dégage
Après Jargeau, l'armée du roi de Bourges a poursuivi sa moisson de places le long du fleuve. À Meung, le pont a été enlevé d'un seul jour, coupant aux Anglais le passage au midi ; le donjon, lui, tient encore. À Beaugency, la garnison s'est retirée dans son château, puis a traité pour s'en aller. Cependant on dit une armée anglaise de secours en marche, dont nul ici ne sait au juste la force.
Les nouvelles qui descendent la Loire, ces derniers jours, disent toutes la même chose : les places que l'Anglais tenait sur le fleuve tombent l'une après l'autre. Après Jargeau, enlevée voici peu, ce sont Meung et Beaugency, en aval d'Orléans, que l'armée du roi de Bourges a réduites coup sur coup. Le duc d'Alençon mène la besogne ; avec lui chevauchent le Bâtard d'Orléans, que l'on nomme Dunois, les capitaines La Hire et Poton de Xaintrailles, et la fille venue de Lorraine, la Pucelle, qui porte son étendard à la tête des gens d'armes.
À Meung-sur-Loire, d'abord. La place est de celles que l'Anglais avait fortifiées en trois endroits : la ville close, l'ouvrage qui garde le pont, et le château au-dehors, où l'on dit que se tiennent les capitaines Talbot et le sire de Scales. C'est au pont que les nôtres ont porté leur effort, le mercredi 15 de ce mois de juin. Sans s'attarder à la ville ni au château, l'armée a tourné l'obstacle et donné de front sur le pont, qu'elle a emporté en une seule journée. Le passage est à nous : voilà l'Anglais privé du gué qui lui permettait de jeter ses gens d'une rive à l'autre, et coupé, de ce côté, du midi du fleuve.
Que l'on s'entende pourtant : Meung n'est pas prise tout entière. Le donjon tient toujours, et avec lui la garnison qui s'y est enfermée. On a pris la clef du pont, non le château ; et tant que cette tour résiste, l'affaire n'est pas close au dos de l'armée. Mais l'essentiel, pour qui veut tenir le fleuve, était de fermer le passage : c'est fait.
De Meung, l'armée a poussé sur Beaugency, plus bas sur la rive. La ville commande, elle aussi, un pont sur la Loire, et les Anglais y avaient mis garnison. Dès l'approche des nôtres, le jeudi, ils ont jugé la ville close trop large à défendre et se sont retirés dans le château, abandonnant les murs et le pont. De là, on les a battus à coups d'artillerie, les bombardes tonnant contre la masse du donjon où ils s'étaient resserrés.
C'est dans la soirée qu'a paru, avec ses gens, le connétable Arthur de Richemont. On sait qu'il était depuis deux ans éloigné de la cour et privé de la faveur du roi ; le voici qui revient, amenant un renfort d'environ un millier d'hommes, et cherchant, dit-on, à rentrer en grâce par le service de ses armes. Son arrivée n'a pas été reçue sans embarras chez les capitaines, à qui sa disgrâce était connue ; mais des bras et des lances ne se refusent guère devant l'ennemi, et l'on a fait place au connétable.
C'est alors qu'est venu peser le bruit dont chacun, ici, parle à voix basse : une armée anglaise de secours serait en marche du côté de Paris, sous la conduite, dit-on, de messire Jean Fastolf, pour porter renfort aux places de la Loire. De sa force exacte, nul ne sait rien d'assuré : on l'évalue diversement, et les chiffres qui courent ne s'accordent point. Mais l'avis a suffi à presser les choses. Plutôt que de s'attarder devant le donjon de Beaugency avec cette menace au flanc, le duc d'Alençon a préféré traiter avec les assiégés.
L'accord s'est fait dans la nuit du jeudi au vendredi : la garnison anglaise rend le château et s'en va, vie sauve, abandonnant la place et son pont. Ainsi, sans nouvel assaut, Beaugency est revenue au parti du roi de Bourges. En quelques jours, de Jargeau à Meung et à Beaugency, ce sont trois passages du fleuve, et non des moindres, que l'Anglais a perdus ; sa ligne de la Loire, en aval d'Orléans, s'effondre par pans entiers.
Reste la question que tous se posent, et que nul ne tranche : cette armée de secours, où est-elle, et que vaut-elle ? Va-t-elle paraître devant les places reprises, et faudra-t-il en découdre en rase campagne ? L'armée du roi de Bourges, grossie des gens de Richemont, est sur ses gardes et tient les chemins. Pour l'heure, on sait ceci, qui est déjà beaucoup : la Loire se dégage, et le passage du fleuve, de ce côté, n'est plus à l'Anglais.