Le roi a résolu de marcher sur Reims
Les victoires de la Loire à peine remportées, l'armée du roi de Bourges se rassemble à Gien. Là, malgré les réserves de plus d'un au conseil, une résolution s'est imposée : gagner Reims, la cité du sacre, par une Champagne tenue de l'ennemi. Nul ne sait quelles villes, sur cette route, ouvriront leurs portes.
C'est fait : on marche. Depuis quelques jours, le bruit n'en était qu'un murmure de cour ; le voici devenu résolution arrêtée. Profitant des heureuses journées de la Loire — Orléans délivrée, puis Jargeau, Meung, Beaugency reprises, et l'armée anglaise enfin défaite en rase campagne à Patay —, monseigneur le dauphin Charles, que ses adversaires nomment par dérision « le roi de Bourges », a fait rassembler ses gens d'armes à Gien, sur la rivière, et donné l'ordre de pousser droit vers le nord. Le but qu'on lui prête est de ceux qui font lever les sourcils des plus hardis : gagner Reims, la cité où, de temps immémorial, on sacre les rois de France.
L'enjeu de pareille entreprise, chacun le mesure. Le dauphin n'a pas été sacré ; le parti d'en face lui conteste la couronne au nom du traité de Troyes, qui donne le royaume au jeune roi d'Angleterre. Or qui n'a reçu ni l'onction du saint chrême ni la couronne à Reims n'est, aux yeux de beaucoup, qu'un prétendant. Recevoir le sacre au lieu accoutumé, des mains de qui il revient de l'y faire, serait répondre à cette prétention adverse par l'acte le plus ancien et le plus révéré de la royauté. On comprend que l'idée tente, et qu'elle effraie tout ensemble.
Car le chemin n'a rien d'assuré. De Gien à Reims, il faut traverser la Champagne, et la Champagne est au duc de Bourgogne et à ses amis. Auxerre, Troyes, Châlons et Reims elle-même tiennent pour le parti anglo-bourguignon, ou du moins ne tiennent point pour le dauphin ; leurs portes sont closes, leurs garnisons en armes. Mener une armée à travers ce pays, loin de la Loire et des places fidèles, sans savoir où l'on couchera ni où l'on trouvera du pain, c'est s'aventurer en terre ennemie sur la seule espérance que les villes, à l'approche, se laissent fléchir. Nul ne peut dire aujourd'hui s'il en sera ainsi.
Aussi le conseil du roi, à ce qu'on rapporte, n'a-t-il pas été d'un seul avis. Plusieurs y ont parlé pour la prudence : ne valait-il pas mieux, disaient-ils, achever de nettoyer la Loire, réduire les places anglaises de Normandie ou du voisinage, et différer une marche si lointaine et si hasardeuse ? On a même prêté à certains le conseil de faire sacrer le dauphin plus près, en lieu sûr, plutôt que d'aller chercher Reims au travers des terres bourguignonnes. Contre ces réserves, la fille venue de Lorraine, qu'on nomme la Pucelle, a pressé le roi de partir sans tarder pour Reims et pour le sacre, et c'est son avis, dit-on, qui a fini par l'emporter.
Le rassemblement de Gien donne la mesure de l'effort. De toutes parts affluent gens d'armes, gens de trait et compagnies d'aventure ; on parle de plusieurs milliers de combattants, sans qu'on en puisse arrêter le compte, tant les bandes se rejoignent jour après jour — les chiffres qui courent les camps, gonflés à plaisir, ne valent pas qu'on s'y fie. On y voit nombre de capitaines de renom : le Bâtard d'Orléans, La Hire, et d'autres seigneurs ralliés à la fortune nouvelle du dauphin. L'archevêque-duc de Reims, messire Regnault de Chartres, chancelier de France, est de l'entreprise : c'est à lui qu'il appartiendrait, si la cité s'ouvre, d'y officier le sacre dans son église métropolitaine.
Reste donc tout l'essentiel, c'est-à-dire l'inconnu. Par quelle route exacte poussera-t-on ? Les villes de Champagne, sommées de se rendre, fermeront-elles leurs portes ou les ouvriront-elles ? Le duc de Bourgogne lèvera-t-il des troupes pour barrer le passage, ou laissera-t-il faire ? Et Reims, au bout, recevra-t-elle son roi, ou faudra-t-il l'assiéger en pays hostile, l'arrière-saison venant ? À ces questions, nul, à Gien, ne sait répondre. On sait seulement ceci : la décision est prise, l'armée se met en branle, et le dauphin a choisi de jouer, sur une marche incertaine au cœur des terres ennemies, le plus grand coup de sa cause.