Jargeau emportée : le comte de Suffolk aux mains du roi
La première place anglaise de la Loire est tombée. Après deux jours devant ses murs, l'armée du roi de Bourges a donné l'assaut à Jargeau et l'a enlevée de vive force ; le comte de Suffolk, naguère maître du siège d'Orléans, est resté prisonnier. La Pucelle était à l'étendard, au pied des remparts.
Jargeau est prise. La nouvelle, montée de la Loire ces derniers jours, est de celles qu'on n'osait plus attendre du côté du roi de Bourges : cette place forte que les Anglais tenaient en amont d'Orléans, et d'où ils commandaient le cours de la rivière, a été emportée d'assaut. Mieux encore, ou pis selon le camp où l'on se range : le comte de Suffolk, Guillaume de la Pole, qui menait naguère le siège devant Orléans après la mort de Salisbury, n'a pu se dérober et est demeuré aux mains des nôtres.
Rappelons comment l'affaire s'est nouée. Sitôt le siège d'Orléans levé, l'armée du roi a résolu de ne point laisser à l'ennemi le temps de se refaire et de courir sus aux places qu'il tient encore le long de la rivière. Jargeau, à quelques lieues en amont, était la première sur le chemin. Les gens du roi — que conduit, dit-on, le duc Jean d'Alençon, naguère délivré des prisons anglaises, et où l'on compte le bâtard d'Orléans et nombre de capitaines de la Loire — sont venus se présenter devant ses murs le vendredi 10 de ce mois de juin.
On dit que, ce premier jour, la besogne fut rude avant même que de commencer : les Anglais, sortis dans les faubourgs, disputèrent vivement les abords, et il fallut les y rejeter pour prendre logis au pied de la ville. La place n'était pas négligeable. Suffolk s'y était jeté avec ses frères et le gros de ce qui lui restait de gens d'armes, résolu à tenir derrière de bonnes murailles ; et l'on assure que les assiégés, mesurant le nombre qui leur venait dessus, demandèrent à parlementer et à obtenir quelque trêve pour se reconnaître.
Il n'en fut rien accordé. Les bombardes du roi, amenées par la rivière, furent mises en batterie et battirent les murs deux jours durant, jetant bas une tour et faisant brèche. Le dimanche 12, l'assaut fut donné. On planta les échelles contre les remparts et l'on monta sous la pierre et le trait. La Pucelle, à ce qu'on rapporte de toutes parts, était de l'assaut, sa bannière en main, au plus près du mur, encourageant les gens du roi à donner.
C'est dans cette presse, dit-on, qu'elle aurait été atteinte. Le bruit court qu'une pierre jetée du haut du rempart l'aurait frappée comme elle gravissait, et l'aurait fait choir au pied de l'échelle ; mais qu'aussitôt relevée, elle aurait repris son étendard et crié aux siens de monter, car la place était à eux. Nous donnons ce récit pour ce qu'il vaut, c'est-à-dire pour un propos qui court les rangs : du coup qu'elle aurait reçu et de la manière dont elle s'en serait relevée, chacun parle, et les détails varient de bouche en bouche.
Quoi qu'il en soit de ce trait, la muraille fut emportée et les gens du roi entrèrent dans Jargeau. Le combat se poursuivit par les rues, puis sur le pont, où nombre d'Anglais périrent en voulant fuir. Suffolk, pressé de toutes parts, ne put gagner le large. On rapporte qu'il se rendit à un homme d'armes du parti du roi, et l'on assure même qu'avant de lui livrer son épée il l'aurait fait chevalier de sa main, ne voulant être prisonnier que d'un gentilhomme — récit que l'on répète avec complaisance, sans qu'on en puisse répondre. Un de ses frères, dit-on, est resté sur le pont ; un autre est prisonnier avec lui.
Voilà donc la première place de la Loire reprise, et l'un des grands capitaines anglais au pouvoir du roi de Bourges. Dans l'armée, l'élan est grand, et l'on parle déjà de pousser plus avant, vers les autres villes que l'ennemi tient sur la rivière. Mais nul ne sait encore ce que fera l'Anglais, ni si quelque armée des siens se rassemble pour venir au-devant. La Loire n'est pas dégagée pour autant, et de ce qui suivra Jargeau, à cette heure, on ne peut rien dire de sûr.