Pourquoi Reims : la cité où l’on fait les rois
La cour a résolu de pousser jusqu’à Reims, en plein pays tenu par l’ennemi, pour y faire sacrer le roi de Bourges. Pourquoi cette ville-là, et non Bourges ou Poitiers ? Parce que depuis des siècles c’est en sa cathédrale, et de la sainte ampoule, que les rois de France reçoivent l’onction. Tant qu’il n’est pas oint, le dauphin Charles n’est, aux yeux de beaucoup, qu’un roi à demi.
On s’étonne, à entendre le dessein de la cour : marcher sur Reims. Non pas Paris, que l’ennemi tient ; non pas Bourges, où monseigneur Charles a sa demeure ; mais Reims, cité de Champagne enfoncée au cœur des terres soumises au parti anglo-bourguignon, à plus de cent lieues du pays sûr. Pour qui mesure le péril du chemin, la résolution paraît hardie, presque téméraire. Elle a pourtant sa raison, et cette raison est aussi vieille que la couronne elle-même : c’est à Reims, et nulle part ailleurs, que se font les rois de France.
Car il ne suffit pas, en ce royaume, d’être fils de roi et d’être proclamé pour être pleinement roi. Depuis la mort du feu roi Charles, son père, voici près de sept ans, le dauphin Charles s’est dit et fait dire roi ; ses partisans le tiennent pour tel. Mais il n’a point reçu l’onction, et tant que le saint chrême n’a pas touché son front, il manque à sa royauté ce qui, aux yeux du peuple et de l’Église, en fait la pleine vérité. Un roi proclamé est un roi qu’on nomme ; un roi sacré est un roi que Dieu reconnaît. Toute la marche qui s’annonce est suspendue à cette différence.
Le baptême de Clovis et l’huile du Ciel
La gloire de Reims remonte aux premiers temps des Francs. C’est là, enseigne-t-on, que le roi Clovis, premier des rois francs à se faire chrétien, fut baptisé par saint Remi, voici près de mille ans. Et l’on tient pour assuré qu’à ce baptême une colombe descendit du Ciel, portant en son bec une ampoule pleine d’une huile sainte, dont l’évêque oignit le roi nouveau. C’est cette huile-là, dit la tradition, que conserve encore aujourd’hui l’abbaye de Saint-Remi, dans la sainte ampoule, et dont on tire le chrême pour oindre chaque roi à son sacre.
De là vient que Reims l’emporte sur toute autre église du royaume. D’autres villes ont vu des couronnements ; aucune ne possède l’huile du Ciel. Les rois de France, de père en fils, sont venus s’y faire oindre et couronner par l’archevêque, en sa cathédrale Notre-Dame, dans l’ordre et les rites que l’usage a fixés au long des siècles. Manquer Reims, pour un roi de France, c’est manquer le lieu même où sa dignité prend sa source.
Oindre, et non pas seulement couronner
Que reçoit donc un roi à Reims qu’il n’a pas auparavant ? L’essentiel, répondent les clercs, n’est pas la couronne posée sur la tête : c’est l’onction. Du chrême de la sainte ampoule, l’archevêque touche le front, la poitrine et les mains du prince ; et par ce geste, croit-on, descend sur lui une grâce qui le sépare des autres hommes. L’Écriture appelle « oint du Seigneur » celui que Dieu choisit pour régner ; le roi sacré devient cet oint-là, participant en quelque manière du sacerdoce, tenu pour le défenseur de l’Église et le ministre de Dieu en son royaume.
On comprend alors ce qui sépare le roi de Bourges d’aujourd’hui du roi qu’il serait au sortir de Reims. Proclamé, il commande à ceux qui le suivent ; oint, il commanderait au nom de Dieu, et ses adversaires eux-mêmes auraient peine à lui refuser ce titre sans paraître se dresser contre le Ciel. C’est pourquoi, dit-on à la cour, la Pucelle presse tant le roi de marcher : elle tient, à ce qu’elle affirme, que sa mission est de le mener jusqu’à son sacre. Là encore, c’est son dire, et la créance qu’on y prête ; mais le calcul des hommes d’Église et des conseillers rejoint, sur ce point, l’ardeur de la fille de Lorraine.
Le roi de Bourges, ou comment on déshérita un dauphin
Pour saisir l’enjeu, il faut se souvenir d’où vient ce surnom de « roi de Bourges » qu’on lui jette par dérision. Voici neuf ans, en l’an 1420, fut conclu à Troyes un traité qui bouleversa l’ordre de la couronne. Le feu roi Charles, son esprit ne lui revenant que par accès, et la reine sa mère consentirent à donner leur fille Catherine au roi d’Angleterre, Henri, et à reconnaître ce dernier pour héritier du royaume, écartant leur propre fils, le dauphin, qu’on accusait des pires crimes. À la mort du vieux roi, la couronne devait passer non au sang de France, mais au roi anglais et à sa descendance.
Les deux rois moururent à peu de mois l’un de l’autre, voici près de sept ans. Et selon le traité de Troyes, c’est un enfant au berceau, le petit Henri, fils du roi d’Angleterre et de Catherine de France, que le parti anglo-bourguignon proclama aussitôt « roi de France et d’Angleterre », sous la régence de son oncle le duc de Bedford. Le dauphin Charles, lui, se fit proclamer roi à Bourges, en son duché de Berry, refusant le traité qui le dépouillait. Mais réduit aux pays du centre et du midi, sans Paris, sans Reims, sans sacre, il resta aux yeux de ses ennemis ce « roi de Bourges » dont ils raillent l’étroit royaume.
Voilà donc deux rois pour un seul royaume, et la question du sacre par-dessus tout. Le parti d’en face entend bien faire couronner un jour son jeune Henri pour roi de France, et asseoir ainsi sa cause ; rien n’en est encore venu à terme que l’on sache. De son côté, le roi de Bourges n’a jamais pu gagner Reims, le pays en étant infesté de gens de guerre ennemis. C’est ce verrou que la cour, enhardie par les nouvelles de la Loire, songe à présent à forcer.
Un pari, non une certitude
Qu’on ne s’y trompe pas, pourtant : entre le dessein et son accomplissement, il y a tout un pays hostile. De Gien jusqu’à Reims, la route traverse des villes qui tiennent pour le parti adverse, ou qui hésitent — Auxerre, Troyes, Châlons — et qu’il faudra réduire, gagner ou contourner. Nul ne peut dire, à cette heure, si l’armée passera, ni si Reims ouvrira ses portes, ni quand. Le sacre dont on parle n’est encore qu’une espérance au bout d’une marche que l’on n’a pas faite.
Reste que l’enjeu est posé, et qu’il est immense pour qui sait ce que vaut l’onction. Mener le roi à Reims, ce ne serait pas seulement gagner une ville : ce serait le faire pleinement roi, et ôter à l’adversaire l’argument qu’il tire de ce qu’on n’est pas sacré. On verra si la fortune des armes suit le dessein. Pour l’heure, à la cour de Bourges comme dans les compagnies, on n’a qu’un mot à la bouche : Reims.