Châlons, puis Reims : les dernières portes cèdent
Partie de Troyes le 11 de ce mois, l'armée du roi de Bourges a remonté la Champagne sans coup férir. Châlons a ouvert ses portes, et à Reims, où l'on s'était d'abord promis de tenir, l'archevêque Regnault de Chartres a obtenu la reddition de la ville. Le roi, logé à Sept-Saulx, est entré dans Reims le 16 au soir.
Tout s'est défait plus vite qu'aucun n'eût osé l'espérer. Voici quelques jours encore, on tenait pour une rude entreprise que de conduire le roi de Bourges à travers la Champagne jusqu'à Reims, par des villes qui s'étaient données au parti anglo-bourguignon et qui passaient pour décidées à fermer leurs portes. Or, de Troyes à Reims, les unes après les autres, ces portes se sont ouvertes ; et le roi, ce matin, est dans la cité où l'on sacre les rois de France.
Reprenons la marche depuis son commencement. C'est le lundi 11 de ce mois de juillet, au point du jour, que l'armée a quitté Troyes, dont la reddition venait à peine d'être conclue. Le chemin de Reims est long de plusieurs journées, et il traverse un pays que l'on disait tout entier acquis au duc de Bourgogne et aux Anglais ; aussi marchait-on en ordre de guerre, les bannières déployées, sans savoir si l'on aurait à forcer le passage ou seulement à se montrer.
On n'eut, le plus souvent, qu'à se montrer. À Châlons, sur la Marne, les habitants n'attendirent pas qu'on les pressât : ils ouvrirent leurs portes le 14, et le roi y passa la nuit. Cette ville-là tenait pour le parti adverse, et l'on s'attendait à y trouver résistance ; il n'en fut rien. À ce qu'on rapporte, des gens du pays vinrent même au-devant du roi, et tel bourgeois reconnut parmi les siens des visages de son ancien voisinage. La Champagne, qu'on croyait perdue, se retournait à mesure que l'on avançait.
Restait Reims, et c'était la place qui importait, puisque c'est là, et nulle part ailleurs, que se fait le sacre. Or Reims passait pour tenir bon : on assure que ses bourgeois s'étaient engagés à se défendre plusieurs semaines durant, et la garnison du parti adverse n'avait pas vidé les lieux. Le roi s'arrêta d'abord à Sept-Saulx, à quelques lieues de la ville, d'où il fit sommer les Rémois de le recevoir comme leur seigneur naturel.
C'est ici que l'archevêque pesa de tout son poids. Messire Regnault de Chartres, archevêque-duc de Reims et chancelier de France, qui suivait l'armée, prit les devants pour traiter avec la ville où il a charge d'âmes et droit de premier pair. Entre les sommations venues de Sept-Saulx et les remontrances de leur archevêque, les Rémois ne tinrent pas leur résolution première : la ville fit sa soumission et consentit à ouvrir ses portes. La garnison adverse, dit-on, ne s'opposa plus.
Ainsi le roi entra-t-il dans Reims le samedi 16, sur le soir. On le reçut, à ce qu'on conte, avec les démonstrations de joie qui conviennent à un prince qu'on n'attendait plus et qui paraît à l'improviste : cloches, flambeaux, et la foule aux rues. Le roi logea dans la ville, et l'on s'employa aussitôt à préparer ce pour quoi l'on était venu, car nul ne voulait perdre un jour.
Que tout cela se soit fait en six journées, et presque sans qu'une lance fût rompue, voilà qui passe l'attente. Beaucoup, dans l'armée, y veulent voir la marque d'un secours qui n'est pas tout humain ; nous le rapportons comme on le dit, sans en faire notre sentence. Ce qu'on peut tenir pour sûr, c'est que les villes de Champagne se sont rendues plus vite qu'on ne se rend à la peur, et plus vite encore qu'on ne se rend aux armes. Ce qui demeure obscur, c'est ce que vaudra demain ce retournement, et si le pays tiendra derrière l'armée une fois celle-ci passée.