D'Auxerre à Brienon : les villes au bord du chemin
La marche du roi vers Reims se gagne moins à la lance qu'à la parole. Auxerre, qui tient pour le duc de Bourgogne, a fermé ses portes mais consenti à ravitailler l'armée moyennant finance ; Saint-Florentin, Saint-Fargeau et Brienon, eux, se sont rendus sans coup férir. Voilà comment, de composition en soumission, une ost en pays ennemi trouve son pain.
Depuis que le roi de Bourges a quitté Gien, à la fin de juin, pour pousser à travers la Champagne et la Bourgogne jusqu'à Reims, chacun s'attendait à voir l'armée se heurter aux murailles. Or ce ne sont pas tant les assauts qui jalonnent sa route que les pourparlers. Ville après ville, c'est par la parole, la menace et l'argent autant que par les armes que la chevauchée se fraie son passage en pays tenu pour l'adversaire.
Le premier obstacle de quelque poids fut Auxerre. La cité, forte et bien close, tient pour le duc de Bourgogne, et sa garnison n'avait nulle envie d'ouvrir au roi. Lorsque l'avant-garde parut sous ses murs, voici quelques jours, les portes demeurèrent closes et les bourgeois sur leurs remparts. On parla d'abord d'asseoir le siège ; mais une ost qui marche vite n'a ni le loisir ni les vivres pour s'attarder devant chaque place. On négocia donc.
Le marché qui s'est conclu là, on le rapporte ainsi : Auxerre ne recevra pas le roi dans ses murs, mais elle ne lui fera point la guerre, et elle laissera ravitailler son armée en la fournissant de vivres pour son argent. Composition prudente, où la ville garde ses portes et le roi gagne son pain. On murmure qu'une forte somme aurait passé des coffres de l'armée à ceux qui commandent dans la place — on prononce le chiffre de deux mille écus d'or, sans qu'on puisse en répondre — pour prix de cette neutralité et de ce marché de provendes. C'est messire Georges de La Trémoille, dit-on, qui a mené la chose.
Beaucoup, dans l'ost, ont grondé. On eût aimé entrer dans Auxerre, l'esprit échauffé par les nouvelles de la Loire, et l'on supportait mal de voir traiter avec une cité bourguignonne et lui acheter son blé au lieu de l'y prendre de force. Mais les capitaines ont tenu bon : on ne nourrit pas plusieurs milliers d'hommes en terre adverse à coups de lance, et une place forte enlevée d'assaut coûte des jours et du sang que la marche vers Reims ne peut se permettre. Le ventre de l'armée a parlé plus haut que son humeur.
Ailleurs, l'accueil fut tout autre, et plus doux. Saint-Florentin, Saint-Fargeau, Brienon — qu'on dit l'Archevêque, du chef du siège de Reims — ont reçu le roi sans résistance, lui ont ouvert et lui ont prêté obéissance. À ces moindres villes, mal pourvues de gens de guerre et déjà ébranlées par tout ce qui se conte des armes du roi de Bourges, la sagesse a conseillé la soumission plutôt que la défense. On les a prises non par la brèche mais par la reddition, et l'armée y a trouvé gîte et provende sans qu'un trait fût tiré.
Il faut entendre ce que pareille chevauchée demande pour comprendre le prix de ces accommodements. Ce ne sont pas seulement des hommes d'armes qui cheminent vers Reims, mais tout un train de bouches à nourrir, de chevaux à fourrager, de chariots à mener. Sans marchés conclus de ville en ville, sans halles ouvertes et sans vivres achetés ou livrés en chemin, une telle ost fond en quelques jours, la faim faisant plus de ravages qu'aucune garnison. C'est pourquoi chaque porte qui s'ouvre, chaque composition signée, vaut une petite victoire — silencieuse, mais sans laquelle on n'irait pas loin.
La Pucelle, à ce qu'on rapporte, presse le roi d'avancer et tient ces atermoiements de villes pour autant de temps perdu ; elle voudrait, dit-on, qu'on marche droit à Reims. Mais l'archevêque Regnault de Chartres, chancelier du roi, et les hommes du conseil savent qu'une couronne ne se gagne pas le ventre vide, et que mieux vaut une ville qui nourrit qu'une ville qu'on assiège. Entre la hâte de la fille de Lorraine et la prudence des grands, le roi avance — lentement, mais il avance.
À l'heure où nous écrivons, l'armée est désormais devant Troyes, la plus forte des places qui restent entre elle et Reims. Là, point de petite ville à composition facile : Troyes est grande, bien tenue, et c'est dans ses murs que fut signé, voici neuf ans, le traité qui déshérita le dauphin. Ce qu'il adviendra sous ses remparts, nul ne le sait encore. Mais la route qui y a mené aura montré une vérité que les chroniques disent peu : une chevauchée vers le sacre se joue d'abord dans le pain, l'argent et la parole donnée, ville après ville, au bord du chemin.