L'arme qui faisait trembler : les archers anglais ébranlés ?
Depuis trois quarts de siècle, l'archerie anglaise dicte la bataille rangée, et nos gens d'armes ont appris, à leurs dépens, à la fuir plutôt qu'à l'affronter de front. Or, à Patay, pour une fois, les archers ont été chargés et enfoncés avant d'avoir fiché leurs pieux et choisi leur terrain. Coup de fortune, ou nos capitaines ont-ils trouvé la parade ? Nous pesons la chose, sans rien trancher.
On dira de la rencontre de Patay, à la mi-journée du 18 de ce mois, qu'elle s'est jouée en un instant et sans grand combat. C'est vrai à la lettre, et c'est précisément ce qui donne à réfléchir. Car ce que nos avant-gardes ont rompu là, en quelques bonds de leurs chevaux, ce n'est pas seulement un corps d'archers anglais : c'est, pour cette fois, l'ordre de bataille qui, depuis le temps de nos pères, nous accable.
Que chacun se souvienne de ce que l'archerie d'outre-Manche a coûté à ce royaume. Il y a quatre-vingts ans bientôt, à Crécy, en Ponthieu, notre chevalerie se brisa sur leurs traits ; voici quatorze ans, à Azincourt, en Artois, elle y fut de nouveau abîmée, et avec elle la fleur de la noblesse de France. Deux noms, deux journées, que l'on n'a pas oubliées et que l'on ne prononce pas sans serrement de cœur. De ces leçons saignantes, nos gens d'armes ont tiré une sagesse amère : devant les archers anglais bien postés, on ne charge pas.
Encore faut-il dire en quoi tient leur force, pour comprendre ce qui s'est défait à Patay. L'Anglais ne livre pas bataille au hasard du terrain : il la choisit. Il se range sur une hauteur, derrière une haie, au revers d'un sol détrempé, là où la cavalerie ne peut fondre sur lui qu'au pas et en désordre. Devant ses archers, il fait ficher en terre des pieux aiguisés, tournés contre le poitrail des chevaux, de sorte que la charge, si elle vient, s'empale et s'éventre avant d'avoir joint l'homme. Alors les traits pleuvent, dru et de loin, et c'est notre élan même qui nous perd.
Voilà pourquoi, depuis Azincourt, on évite la bataille rangée et l'on use plutôt de courses, de sièges et de surprises. L'arc long passe pour l'arme qui fait trembler ; on a appris à ne pas lui donner le temps ni le terrain où elle excelle.
Or, à Patay, c'est justement ce temps et ce terrain qui ont manqué aux archers. À ce qu'on rapporte, leur position fut éventée par accident — un cerf levé dans la campagne aurait, en fuyant, donné de la voix parmi eux et révélé leur poste à nos coureurs. Surpris, les Anglais n'avaient pas achevé de se retrancher : les pieux n'étaient pas tous fichés, l'ordre n'était pas pris. La Hire, Xaintrailles et les capitaines de l'avant-garde montée n'attendirent pas davantage : ils fondirent au galop sur les archers à découvert, par le flanc qu'aucun pieu ne couvrait, et les enfoncèrent avant qu'ils eussent bandé leurs arcs comme il fallait. Le reste fut déroute. Talbot lui-même y fut pris, et l'on évalue les morts anglais à plusieurs centaines, peut-être quelque deux mille, quand les nôtres ne perdirent presque personne.
Coup de fortune ou parade trouvée ?
Toute la question est là, et nous ne prétendons pas la résoudre. Faut-il ne voir à Patay qu'un heureux hasard ? L'argument se défend. Sans ce cerf, sans cette position éventée, sans des chefs anglais qui se laissèrent joindre avant d'être prêts, la journée eût peut-être ressemblé aux précédentes. L'archer n'a pas été vaincu dans sa force : il a été pris hors d'état, ce qui n'est pas la même chose. Donner pour règle ce qui fut peut-être accident, ce serait se payer de mots.
Mais l'autre lecture mérite d'être entendue. Car nos capitaines n'ont pas subi le hasard : ils l'ont saisi. Avoir compris d'un coup d'œil que des archers non retranchés sont des archers à demi désarmés ; avoir lancé sur-le-champ la cavalerie pour leur ôter le temps de planter leurs pieux et de tendre leurs lignes, au lieu de marcher prudemment et de leur en laisser le loisir : il y a là, peut-être, plus qu'un bonheur de rencontre. Il se pourrait que l'on ait enfin trouvé la manière de prendre l'arc long — non en l'affrontant de face, ce que tant de braves ont payé de leur vie, mais en le frappant avant qu'il ne soit en garde.
Entre ces deux explications, nous nous gardons de choisir. Une journée ne fait pas une science de la guerre, et l'on a vu des armes redoutées trembler un jour pour accabler de nouveau le lendemain. Si Patay tient de la chance, on ne saurait s'y fier ; si elle tient d'une parade, reste à voir si nos gens sauront la retrouver quand l'Anglais, averti, prendra garde à son terrain et à ses pieux. Cela, nul ne le sait encore, et ce serait grande légèreté que de l'annoncer.
Ce qui est sûr, c'est qu'à Patay l'arme qui faisait trembler a, pour une fois, tremblé elle-même. Le reste est affaire à suivre, les armes à la main et les yeux ouverts, sans rien préjuger.