La grande victoire de Moravie : l’Empereur écrase les armées des deux empereurs
Le 30e Bulletin de la Grande Armée, paru ce jour dans Le Moniteur, l’annonce à la France : aux plaines d’Austerlitz, l’armée de Sa Majesté a, le 2 décembre, défait sous leurs propres yeux les empereurs d’Autriche et de Russie. Premier récit, d’après la version officielle.
Paris a reçu ce 16 décembre, par le 30e Bulletin de la Grande Armée publié dans Le Moniteur universel, la nouvelle d’une victoire dont l’éclat passe tout ce que la campagne avait jusqu’ici donné. Le 2 décembre, jour anniversaire du sacre, l’Empereur a livré dans les plaines de Moravie, autour du village d’Austerlitz, une bataille que la voix publique nomme déjà la « bataille des Trois Empereurs ».
Trois souverains s’y trouvaient en effet face à face : Napoléon Ier à la tête de la Grande Armée, l’empereur François II d’Autriche et l’empereur Alexandre Ier de Russie commandant les armées coalisées. Selon le Bulletin, qui demeure à cette heure notre source officielle et la seule autorisée, l’ennemi a été rompu, dispersé et jeté hors du champ après une journée entière de combats.
Nous rapportons ici, sous toutes réserves d’usage, ce que le Bulletin a porté à la connaissance de la nation. Les détails que les lettres particulières et les voyageurs revenus d’Allemagne y ajoutent demeurent, jusqu’à confirmation, sujets à prudence.
La manœuvre : le plateau de Pratzen
Le Bulletin laisse entendre que tout s’est joué autour d’une hauteur qui domine la plaine, le plateau de Pratzen. Les Russes et les Autrichiens, maîtres de cette position au matin, crurent tenir l’avantage ; mais l’Empereur, dit-on, avait dès l’abord résolu de la leur abandonner, comme on tend un appât.
Voyant les coalisés descendre du plateau et porter le gros de leurs forces contre l’aile droite française, au midi, afin de la déborder et de couper la route de Vienne, l’Empereur jugea l’heure venue. Le centre ennemi s’étant ainsi dégarni, le maréchal Soult, à la tête du IVe corps, lança ses divisions à l’assaut de la hauteur et s’en empara.
Le plateau emporté, l’armée coalisée se trouva partagée en deux et prise à revers. Ce qui devait être pour elle une manœuvre d’enveloppement se retourna contre elle : c’est elle qui fut enveloppée. Telle est, du moins, la marche des événements que le Bulletin présente comme la clef de la journée.
Les hommes de la journée
Le nom du maréchal Soult revient dans toutes les bouches : c’est à lui et au IVe corps que le Bulletin attribue la prise du plateau de Pratzen, ce coup au cœur qui décida du sort des armes.
On loue tout autant le maréchal Davout, dont le IIIe corps, accouru par une marche forcée depuis les environs de Vienne, soutint au midi l’aile droite contre des forces très supérieures. C’est sur sa fermeté, dit-on, que reposa la sûreté de tout le dispositif pendant que se préparait le coup décisif au centre.
Le Bulletin nomme encore, parmi les artisans de la victoire, les maréchaux Lannes et Bernadotte et le prince Murat, qui commandaient les autres corps et la cavalerie. L’Empereur, au soir de la journée, a adressé à ses soldats une proclamation dont la France répète déjà les premiers mots : « Soldats, je suis content de vous. »
Les coalisés en déroute
L’aile gauche des coalisés, celle-là même qui s’était portée en avant pour tourner les Français, se trouva refoulée et acculée vers le sud, dans une région d’étangs glacés, du côté de Satschan. Le Bulletin décrit une retraite qui tourna au désordre, puis à la déroute.
Quant aux pertes, nous les donnons telles que le Bulletin les a fixées, et en les tenant pour ce qu’elles sont : des chiffres officiels, recueillis à chaud et nécessairement favorables à nos armes. La Grande Armée aurait perdu environ 1 300 hommes tués et quelque 6 700 blessés. Du côté des coalisés, on parle d’une quinzaine de milliers de tués et de blessés, et d’un nombre de prisonniers que les diverses dépêches portent de plus de trente mille.
Le Bulletin fait encore état de plus de cent vingt pièces de canon enlevées et de quarante drapeaux pris à l’ennemi. Circule par ailleurs le bruit qu’une partie des fuyards russes, s’étant engagés sur les étangs gelés, y auraient péri sous la glace rompue : nous le rapportons comme une rumeur qui court les salons, et non comme un fait que le Bulletin ait établi.
L’armistice et ce qui suit
Au lendemain de la bataille, le 6 décembre, un armistice a été signé. L’empereur François II aurait sollicité une entrevue de l’Empereur, et les armes se sont tues. Les débris de l’armée russe se retirent, dit-on, vers leurs frontières.
On annonce que des négociations de paix sont engagées. Mais rien n’est encore conclu, et il serait prématuré d’en rien préjuger : la prudence commande d’attendre que les actes soient signés avant d’en entretenir nos lecteurs comme d’une chose faite.
Pour l’heure, la France se réjouit. Que l’armée de Sa Majesté ait, en une seule journée, mis aux prises et défait deux empereurs sur leur propre terrain, voilà ce que le Bulletin proclame et ce que Paris célèbre, sans que nul puisse encore mesurer ce qui sortira des chancelleries dans les semaines à venir.