Le traité enregistré, les corps de Paris s’y rallient : ce que disent — et ne disent pas — ces adhésions
Depuis l’entrée du roi d’Angleterre dans la capitale, voici une semaine, les grands corps de Paris ont fait connaître publiquement leur appui à la paix scellée ce printemps à Troyes. Le Parlement en a fait registre, les états de langue d’oïl l’ont reçue, l’université y a joint sa voix. Revue de ces actes — et de ce qu’ils laissent encore dans l’ombre.
On voudrait, en pareille matière, ne juger que sur des actes publics et datables, et non sur les bruits des tavernes ni sur l’humeur changeante des places. Or, depuis que le roi d’Angleterre, Henri, a fait son entrée solennelle en notre cité le premier jour de ce mois de décembre — au côté du roi notre sire Charles et de monseigneur le duc de Bourgogne —, plusieurs des grands corps de Paris ont fait connaître ouvertement leur adhésion à la paix conclue à Troyes au mois de mai. Ce sont ces ralliements, et eux seuls, que nous voulons passer en revue : ce qu’ils valent, ce qu’ils engagent, et ce qu’ils ne sauraient prétendre dire au nom de tout le royaume.
Car il faut le poser d’emblée : ces voix sont celles de Paris, et d’un Paris tenu par les Anglais et les Bourguignons. Que les corps de la capitale donnent leur appui à la paix est une chose ; que le reste du royaume y consente en est une autre, dont nous n’avons, à cette heure, aucune nouvelle assurée. On ne saurait conclure de l’assentiment qui se dit ici à un assentiment qui se tairait ailleurs.
L’entrée du roi d’Angleterre, prélude aux ralliements
Le premier jour de décembre, le roi Henri d’Angleterre est entré dans Paris en grand appareil, accompagné du roi Charles et du duc Philippe de Bourgogne. La cité, parée, l’a reçu comme on reçoit un prince à qui la paix de Troyes a reconnu, du vivant même de notre roi, la charge de régir le royaume, et la qualité d’héritier de la couronne par son mariage avec madame Catherine, fille de France.
C’est dans les jours qui ont suivi cette entrée que les grands corps de Paris ont fait entendre, l’un après l’autre, leur appui à la paix conclue ce printemps. Nous les rapportons dans l’ordre où ils se sont manifestés, en nous tenant aux actes connus et publics, et en laissant de côté tout ce qui n’est que rumeur.
Le Parlement en fait registre
L’acte le plus pesant est celui du Parlement de Paris, qui a reçu et enregistré les articles de la paix. Faire registre d’un traité n’est pas un simple compliment de cour : c’est l’inscrire dans les rôles de la justice du royaume, lui donner force devant les juges, et le rendre opposable à ceux qui relèvent de cette cour. En cela, l’enregistrement passe pour l’adhésion la plus solide qu’un corps puisse donner, car elle engage la pratique et non les seules paroles.
On rappellera que les articles de Troyes portent que le roi Henri tiendra le gouvernement du royaume du vivant du roi Charles, qu’il a épousé madame Catherine, et que le fils du roi, celui qu’on nommait dauphin, se trouve écarté de la succession. Le traité motive cette exclusion par les « crimes » qu’il lui impute — ce sont les termes mêmes de l’acte, que nous rapportons comme tels et non comme un jugement de notre part. C’est cet ensemble que le Parlement a porté à ses registres.
Les états de langue d’oïl et l’université joignent leur voix
À l’appui du Parlement se sont ajoutées deux autres voix de poids. Les états généraux de la langue d’oïl, assemblés, ont reçu la paix et lui ont donné leur agrément. Et l’université de Paris, ce grand corps de savants et de maîtres dont l’autorité morale pèse loin au-delà des murs de la cité, a joint son adhésion à celle des autres. Nous parlons ici de l’université comme institution, sans prêter cette démarche à tel ou tel de ses chefs, faute d’acte certain qui le nommerait.
Que ces trois corps — la cour de justice, l’assemblée des états, le studium des écoles — se rangent ensemble du côté de la paix n’est pas rien. C’est, pour qui tient pour la paix de Troyes, l’assurance que les institutions de la capitale lui prêtent leur caution ; c’est, pour qui s’en défie, le signe que ces corps parlent depuis un Paris occupé, et sous le regard des princes qui y sont entrés en armes.
Ce que ces adhésions disent — et ce qu’elles taisent
Que faut-il donc retenir de ces ralliements ? D’abord qu’ils sont réels, publics, et qu’on ne saurait les tenir pour de vaines formules : enregistrer une paix au Parlement, la recevoir aux états, y joindre la voix de l’université, ce sont là des actes qui engagent. Ensuite qu’ils émanent tous d’un même lieu — Paris — et d’un même camp, celui des Anglais et des Bourguignons qui tiennent la ville.
Or le royaume est plus vaste que sa capitale, et nous n’avons aujourd’hui nul moyen de savoir ce qu’en pensent et ce qu’en feront les pays qui échappent à cette obédience. L’adhésion des provinces, des villes et des seigneurs demeurés hors de cette zone nous est inconnue ; il serait téméraire de la présumer acquise sur la foi des seuls actes parisiens. Nous nous garderons donc de dire que « le royaume » a ratifié la paix : nous disons que Paris, ou plutôt les grands corps de Paris, s’y sont publiquement ralliés.
Reste enfin une question que ces actes ne tranchent pas : une paix se juge moins à ceux qui l’enregistrent qu’à ceux qui s’y tiendront. Pour l’heure, nous notons les adhésions que l’on peut dater et nommer, et nous laissons à l’avenir le soin de montrer jusqu’où elles porteront.