Deux signatures, une question : qui a libéré Paris ?
La reddition des troupes allemandes a été scellée hier en deux temps et deux lieux. À Montparnasse, le colonel Rol, chef des Forces françaises de l’intérieur, a contresigné l’acte aux côtés du général Leclerc. Derrière les paraphes, une querelle de légitimité que la capitale ne fait que pressentir.
On retiendra peut-être de cette journée les armes qui se sont tues, les casques allemands jetés sur les pavés, l’hôtel Meurice forcé. On en retiendra aussi, et ce ne sera pas le moins lourd de conséquences, deux parchemins signés à quelques heures et à quelques rues de distance. Car la capitulation des forces du Reich dans Paris n’a pas été paraphée une fois, mais deux ; et la seconde signature, apposée gare Montparnasse, porte un nom qui agite déjà les états-majors et les comités : celui du colonel Rol, commandant des Forces françaises de l’intérieur en Île-de-France.
La double signature, heure par heure
Reconstituons ce que l’on en sait, et qui demeure, à l’heure où nous écrivons, fragmentaire. Le général von Choltitz, gouverneur du Gross-Paris, a été capturé en début d’après-midi à l’hôtel Meurice, sur la rue de Rivoli, où les blindés de la 2e division blindée et les hommes des FFI avaient convergé. De là, le prisonnier aurait d’abord été conduit à la Préfecture de police, sur l’île de la Cité — ce même bastion que des policiers insurgés tiennent depuis le 19 août. C’est dans ces murs, dit-on, qu’un premier acte de cessez-le-feu aurait été établi entre le général Leclerc et le vaincu.
Puis le cortège a gagné la gare Montparnasse, où Leclerc a installé son poste de commandement. C’est là, rapporte-t-on, qu’a été dressée la capitulation tenue pour celle « en règle » des troupes allemandes de la place de Paris, ordonnant à chaque point d’appui encore tenu de déposer les armes — l’ordre exact des deux actes et celui qui prévaut juridiquement demeurant, à cette heure, sujets à recoupement. Sur le document figure, à côté de la signature du général de division Leclerc, celle du colonel Rol. Selon les premiers récits qui nous parviennent, ce contreseing aurait été réclamé sur place par des représentants de la Résistance présents au PC — on cite M. Kriegel-Valrimont, du COMAC —, soucieux que l’insurrection parisienne ne soit pas effacée de l’acte qui clôt son combat.
Voilà le fait. Mais le fait, ici, n’est que l’écorce d’une question bien plus ancienne, que les barricades posaient déjà en silence : qui, au juste, a libéré Paris ? Est-ce l’armée régulière, surgie du sud avec ses chars frappés de la croix de Lorraine, mandatée par le commandement allié et par le général de Gaulle ? Ou est-ce le peuple en armes, la police révoltée, les FFI qui, six jours durant, ont tenu la rue avant que le premier blindé ne franchisse une porte de la ville ? La double signature donne à cette querelle un support de papier : deux noms, deux légitimités, sur une même reddition.
La thèse de l’insurrection
Les partisans de la primauté de la Résistance plaident une évidence chronologique. Quand l’avant-garde du capitaine Dronne a atteint l’Hôtel de Ville avant-hier soir, et que les cloches de la capitale, Notre-Dame en tête, ont sonné à toute volée, l’insurrection durait déjà depuis cinq jours. La Préfecture était tenue, les barricades dressées — on en compte plusieurs centaines —, le sang versé. Sans ce soulèvement, disent-ils, la 2e DB serait entrée dans une ville inerte, peut-être détruite. Le contreseing de Rol ne serait alors que justice : la signature de ceux qui ont commencé le travail.
La thèse de l’armée régulière
À cette thèse, d’autres opposent l’argument de l’ordre et du droit. La capitulation d’une armée, font-ils valoir, se reçoit d’État à État, d’armée régulière à armée régulière. Le général Leclerc tient son commandement d’une chaîne reconnue, alliée et française ; il est, dans cette affaire, l’officier le plus élevé en grade et, à ce titre, le seul fondé à engager la signature. Faire figurer à ses côtés le chef d’une force irrégulière, si vaillante fût-elle, reviendrait, selon eux, à reconnaître à l’insurrection une qualité de puissance souveraine — ce que l’acte d’une reddition militaire n’a pas vocation à trancher.
Derrière le protocole, un enjeu de pouvoir
Sous la querelle de protocole affleure un enjeu de pouvoir que nul, dans Paris, n’ose encore nommer tout à fait. Le colonel Rol commande des combattants où l’influence communiste est forte ; le Comité parisien de libération et plusieurs instances de la Résistance intérieure partagent cette coloration. Le général de Gaulle, lui, entend incarner une autorité unique, celle de la France qui se relève. Entre ces deux pôles, la signature de Montparnasse n’est pas un détail d’archiviste : elle est un précédent. Reconnaître deux mains sur l’acte, c’est, pour les uns, consacrer l’unité du combat national ; c’est, pour les autres, ouvrir la porte à une autorité partagée — donc disputée.
On nous rapporte d’ailleurs — et nous le donnons pour ce qu’il vaut, le bruit d’un entourage, non une parole publique — que le général de Gaulle, informé de cette double signature, en aurait marqué du déplaisir, jugeant que l’autorité ne saurait se diviser. Nous n’avons pu vérifier ces propos ni leur teneur exacte ; nous nous gardons de les transformer en sentence. Mais le seul fait qu’ils circulent dit assez la tension du moment : la ville n’est pas encore tout à fait reprise que déjà se pose la question de savoir au nom de qui elle l’a été.
Ce qui reste à trancher
À cette heure, rien n’est réglé. Les points d’appui allemands ne se sont pas tous rendus, le canon résonne encore par endroits, et le sort même de la France libérée — qui la gouvernera, de l’homme de Londres ou des comités de la rue — demeure entier. Les deux parchemins d’hier ne ferment pas le débat : ils le déposent, noir sur blanc, aux pieds de ceux qui devront le trancher. Paris a vu sortir de ses murs une armée d’occupation. Il lui reste à savoir qui, désormais, parlera en son nom.