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De la côte aux collines : le mal gagne la Provence

Venu de la mer à Marseille voici quelques semaines, le mal n’est pas demeuré sur le port. Il a remonté les chemins, gagné Aix, et l’on dit qu’il pousse déjà ses pointes dans les villages des collines. Nul ne sait par quoi il chemine si vite ; chacun en parle, et beaucoup, déjà, prennent la fuite.

Notre envoyé en Provence 20 décembre 1347, 08h00 7 min de lecture

On avait cru, ou voulu croire, que le mal venu de la mer resterait au bord de l’eau, parmi les gens du port et les marchandises débarquées. Il n’en a rien été. Depuis que ce navire est entré dans la rade de Marseille, à la Toussaint passée, la mortalité n’a cessé de gagner du pays, et ce qui effraie le plus n’est pas seulement qu’elle frappe, mais la vitesse à laquelle elle marche.

En peu de semaines, on nous assure qu’elle a quitté la côte pour gagner l’intérieur des terres. Aix en est déjà touchée, dit-on, et de là le mal se répand par les chemins vers les bourgs et les villages des collines. Les courriers qui descendent vers nous redisent tous la même chose : il ne s’arrête nulle part, il suit les routes, il devance ceux qui croient lui échapper.

Nous rapportons ici ce que les voyageurs, les marchands et les gens d’Église nous font tenir de ces lieux. Beaucoup de ces nouvelles sont confuses, grossies par la peur ; nous nous gardons d’en faire des comptes assurés. Mais sur l’essentiel, toutes concordent : la Provence, de la mer jusqu’aux hauteurs, est entrée dans la pestilence.

De Marseille aux collines, en quelques semaines

À Marseille, là où tout a commencé, on dit la ville durement éprouvée. Les religieux qui la desservent y seraient tombés en grand nombre, et l’on parle de maisons entières vidées, de quartiers où l’on n’entend plus que les cloches des morts. Nous donnons ces dires pour ce qu’ils valent : la peur amplifie, et nul, dans une telle confusion, ne saurait dresser un compte exact.

De là, le mal a remonté les chemins. En l’espace d’un mois, assure-t-on, il a gagné Aix, à plusieurs lieues de la côte ; et ce qui frappe les esprits, c’est qu’il n’a pas rampé lentement de proche en proche, mais qu’il a couru, suivant les grandes routes comme un homme à cheval. On le voit poindre tour à tour dans les bourgs qui jalonnent les voies de marchands, puis dans les villages plus écartés.

Cette rapidité passe l’entendement et nourrit toutes les frayeurs. Un mal ordinaire chemine à pas lents ; celui-ci semble voler. Les uns y voient la preuve qu’il se porte par l’air même que l’on respire ; d’autres, que les routes et les foires le portent avec les hommes et les marchandises. Sur ce point, nul ne saurait trancher, et c’est là le plus grand de nos tourments.

Les bien-portants prennent la fuite

Devant cette marche, beaucoup ne voient d’autre remède que la fuite. Ceux qui le peuvent — gens de bien, marchands, familles aisées — quittent les villes touchées et gagnent la campagne, les maisons des champs, les lieux qu’ils croient encore sains. On laisse derrière soi les malades, parfois les siens, et l’on s’éloigne au plus vite, comme si le salut était dans la distance.

Mais ces fuites, à ce que l’on rapporte, ne font souvent que porter le mal plus loin. Tel qui fuit un bourg pestiféré tombe malade en chemin, ou répand la mortalité dans le village où il croyait se sauver. De sorte que la fuite des bien-portants, loin d’arrêter le fléau, paraît à plusieurs en hâter la course. Les villages qui ferment leurs portes aux étrangers ne sont pas, dit-on, les moins sages.

On voit ainsi des routes encombrées de gens qui s’en vont, et des maisons abandonnées dans les villes qu’ils quittent. Ce spectacle, déjà, défait l’ordre accoutumé : les uns partent, les autres demeurent à garder les malades, et le travail des champs comme celui des ateliers s’en trouve à l’abandon. Nul ne sait encore où ces gens trouveront un asile que le mal n’ait pas devancé.

D’où vient le mal ? On en dispute

Reste la question que chacun se pose et que nul ne résout : par quoi ce mal chemine-t-il ? On n’en connaît aucun cheminement assuré, et les avis se partagent. Les plus répandus tiennent que l’air lui-même est corrompu — vicié par on ne sait quelle exhalaison —, et que c’est en le respirant que l’on prend le mal. De là vient que l’on brûle des herbes et des bois odorants, et que l’on tient close la fenêtre comme contre un voleur.

D’autres assurent que la contagion se fait de personne à personne : par le souffle du malade, par son haleine, voire, disent les plus craintifs, par son seul regard, qui porterait au sain quelque venin invisible. C’est pourquoi l’on fuit les malades, l’on n’entre plus dans les maisons frappées, l’on craint jusqu’à la vue de ceux qui crachent le sang. Il en est qui n’osent plus veiller un mourant, fût-il leur propre frère.

Beaucoup, enfin, lèvent les yeux plus haut, et tiennent ce fléau pour un châtiment du Ciel, envoyé sur un monde chargé de péchés. Les uns invoquent la corruption de l’air, les autres la conjonction des astres dont on parle, d’autres encore la main de Dieu ; et nul ne saurait dire qui a raison. Nous nous gardons de conclure : nous ne savons pas d’où vient ce mal, et nous tenons pour suspect quiconque assure le savoir.

Le contexte

Le mal est entré dans le royaume par Marseille à l’automne de cette année 1347, apporté, dit-on, par un navire venu d’Orient par les échelles de Gênes et de la mer Noire.

La Provence, d’où nous écrivons, et le Comtat voisin où réside le pape à Avignon, sont des terres de grand passage : les routes de marchands et les foires y portent vite hommes et marchandises — et, semble-t-il, le mal avec eux.

Le souvenir des grandes famines d’il y a une trentaine d’années (1315-1317) est encore vif ; les corps mal nourris, dit-on, résistent moins aux fléaux.

Le royaume sort à peine d’années de guerre contre l’Angleterre — la défaite de Crécy, voici un an et demi, la chute de Calais cet été —, et une trêve a été conclue ; les esprits sont déjà las et inquiets.

État des informations

Cet article est écrit en Provence le 20 décembre 1347, sur des nouvelles de quelques jours, confuses et grossies par la frayeur. Nous distinguons ce qui est concordant de ce qui n’est que rapporté, ne donnons aucun chiffre comme un compte arrêté, et n’avançons aucune cause comme certaine — nul, à cette heure, ne sait d’où vient ce mal ni où il s’arrêtera.

Ce que l’on sait

  • Le mal, entré par Marseille à l’automne, a gagné l’intérieur des terres de Provence et touche Aix ainsi que des bourgs et villages des collines.
  • Sa propagation est rapide : il suit les routes et les voies de marchands plutôt que de ramper lentement de proche en proche.
  • Beaucoup d’habitants bien portants, surtout parmi les gens aisés, fuient les villes touchées vers la campagne et les lieux qu’ils croient sains.

Ce que l’on ignore

  • Par quoi le mal chemine réellement — l’air, le souffle, le contact, les marchandises — demeure inconnu : aucune cause n’est tranchée.
  • L’étendue exacte de la mortalité, à Marseille comme dans l’arrière-pays, ne peut être chiffrée : les récits sont confus et grossis par la peur.
  • On ignore quels lieux le mal a déjà atteints au-delà de ceux que les voyageurs nous nomment, et jusqu’où il poussera.

Sources historiques utilisées

secondary

Peste noire — Wikipédia (FR)

Entrée du mal par Marseille à l’automne 1347 (navire venu d’Orient via Gênes), remontée vers l’intérieur des terres de Provence puis vers le nord (Avignon, Languedoc) au début de 1348 ; explications d’époque concurrentes (air corrompu, conjonction des astres, châtiment divin).

secondary

Le 1er novembre 1347, la peste à Marseille — Herodote.net

Acceptation du navire génois à Marseille à la Toussaint 1347 ; le mal gagne Aix-en-Provence en un mois environ ; propagation rapide le long des routes commerciales ; estimations de mortalité données seulement en fourchettes, jamais comme comptes exacts.

secondary

Black Death in France — Wikipedia (EN)

Arrivée par navire d’Italie à Marseille (novembre 1347) ; diffusion depuis Marseille vers l’intérieur et le nord ; mortalité plus forte à la saison chaude ; interprétation religieuse du fléau comme châtiment divin.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Cet article imite la chronique d’un correspondant de Provence au 20 décembre 1347. Les formulations à chaud reprennent le savoir et les croyances du moment (air corrompu, contagion par le souffle ou le regard, châtiment divin), montrés et attribués sans être tranchés. Aucune connaissance postérieure — cause réelle du mal, ampleur finale, suite de l’épidémie — n’y est introduite.

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