De la côte aux collines : le mal gagne la Provence
Venu de la mer à Marseille voici quelques semaines, le mal n’est pas demeuré sur le port. Il a remonté les chemins, gagné Aix, et l’on dit qu’il pousse déjà ses pointes dans les villages des collines. Nul ne sait par quoi il chemine si vite ; chacun en parle, et beaucoup, déjà, prennent la fuite.
On avait cru, ou voulu croire, que le mal venu de la mer resterait au bord de l’eau, parmi les gens du port et les marchandises débarquées. Il n’en a rien été. Depuis que ce navire est entré dans la rade de Marseille, à la Toussaint passée, la mortalité n’a cessé de gagner du pays, et ce qui effraie le plus n’est pas seulement qu’elle frappe, mais la vitesse à laquelle elle marche.
En peu de semaines, on nous assure qu’elle a quitté la côte pour gagner l’intérieur des terres. Aix en est déjà touchée, dit-on, et de là le mal se répand par les chemins vers les bourgs et les villages des collines. Les courriers qui descendent vers nous redisent tous la même chose : il ne s’arrête nulle part, il suit les routes, il devance ceux qui croient lui échapper.
Nous rapportons ici ce que les voyageurs, les marchands et les gens d’Église nous font tenir de ces lieux. Beaucoup de ces nouvelles sont confuses, grossies par la peur ; nous nous gardons d’en faire des comptes assurés. Mais sur l’essentiel, toutes concordent : la Provence, de la mer jusqu’aux hauteurs, est entrée dans la pestilence.
De Marseille aux collines, en quelques semaines
À Marseille, là où tout a commencé, on dit la ville durement éprouvée. Les religieux qui la desservent y seraient tombés en grand nombre, et l’on parle de maisons entières vidées, de quartiers où l’on n’entend plus que les cloches des morts. Nous donnons ces dires pour ce qu’ils valent : la peur amplifie, et nul, dans une telle confusion, ne saurait dresser un compte exact.
De là, le mal a remonté les chemins. En l’espace d’un mois, assure-t-on, il a gagné Aix, à plusieurs lieues de la côte ; et ce qui frappe les esprits, c’est qu’il n’a pas rampé lentement de proche en proche, mais qu’il a couru, suivant les grandes routes comme un homme à cheval. On le voit poindre tour à tour dans les bourgs qui jalonnent les voies de marchands, puis dans les villages plus écartés.
Cette rapidité passe l’entendement et nourrit toutes les frayeurs. Un mal ordinaire chemine à pas lents ; celui-ci semble voler. Les uns y voient la preuve qu’il se porte par l’air même que l’on respire ; d’autres, que les routes et les foires le portent avec les hommes et les marchandises. Sur ce point, nul ne saurait trancher, et c’est là le plus grand de nos tourments.
Les bien-portants prennent la fuite
Devant cette marche, beaucoup ne voient d’autre remède que la fuite. Ceux qui le peuvent — gens de bien, marchands, familles aisées — quittent les villes touchées et gagnent la campagne, les maisons des champs, les lieux qu’ils croient encore sains. On laisse derrière soi les malades, parfois les siens, et l’on s’éloigne au plus vite, comme si le salut était dans la distance.
Mais ces fuites, à ce que l’on rapporte, ne font souvent que porter le mal plus loin. Tel qui fuit un bourg pestiféré tombe malade en chemin, ou répand la mortalité dans le village où il croyait se sauver. De sorte que la fuite des bien-portants, loin d’arrêter le fléau, paraît à plusieurs en hâter la course. Les villages qui ferment leurs portes aux étrangers ne sont pas, dit-on, les moins sages.
On voit ainsi des routes encombrées de gens qui s’en vont, et des maisons abandonnées dans les villes qu’ils quittent. Ce spectacle, déjà, défait l’ordre accoutumé : les uns partent, les autres demeurent à garder les malades, et le travail des champs comme celui des ateliers s’en trouve à l’abandon. Nul ne sait encore où ces gens trouveront un asile que le mal n’ait pas devancé.
D’où vient le mal ? On en dispute
Reste la question que chacun se pose et que nul ne résout : par quoi ce mal chemine-t-il ? On n’en connaît aucun cheminement assuré, et les avis se partagent. Les plus répandus tiennent que l’air lui-même est corrompu — vicié par on ne sait quelle exhalaison —, et que c’est en le respirant que l’on prend le mal. De là vient que l’on brûle des herbes et des bois odorants, et que l’on tient close la fenêtre comme contre un voleur.
D’autres assurent que la contagion se fait de personne à personne : par le souffle du malade, par son haleine, voire, disent les plus craintifs, par son seul regard, qui porterait au sain quelque venin invisible. C’est pourquoi l’on fuit les malades, l’on n’entre plus dans les maisons frappées, l’on craint jusqu’à la vue de ceux qui crachent le sang. Il en est qui n’osent plus veiller un mourant, fût-il leur propre frère.
Beaucoup, enfin, lèvent les yeux plus haut, et tiennent ce fléau pour un châtiment du Ciel, envoyé sur un monde chargé de péchés. Les uns invoquent la corruption de l’air, les autres la conjonction des astres dont on parle, d’autres encore la main de Dieu ; et nul ne saurait dire qui a raison. Nous nous gardons de conclure : nous ne savons pas d’où vient ce mal, et nous tenons pour suspect quiconque assure le savoir.