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A-t-on le droit de fuir le mal ?

Le mal est à peine entré dans le port que déjà les mieux nantis gagnent les hauteurs, laissant derrière eux voisins et parents. Les mires enseignent qu’il faut fuir vite, fuir loin, et revenir tard ; sauver sa vie, disent-ils, n’est point péché. Je le veux bien. Mais laisser un mourant sans secours et sans confession, c’est manquer à la charité que le Christ nous commande. En ces jours où l’Église honore ses morts, voici ce qu’un homme d’Église croit devoir rappeler.

Un clerc de Provence 10 novembre 1347, 08h00 8 min de lecture

Je regarde, depuis quelques jours, les chemins qui montent de Marseille vers les collines, et j’y vois passer ceux qui s’en vont. Ce ne sont pas les malades — ceux-là restent où ils sont tombés — mais les bien portants, et parmi eux les mieux nantis : gens de robe, marchands de bon renom, familles qui ont maison aux champs et de quoi s’y tenir. À peine le mal est-il entré dans le port qu’ils ont fermé leurs portes de ville et pris la route des hauteurs, où ils tiennent l’air plus sain. Ils partent en hâte, et derrière eux demeurent ceux qui n’ont ni maison des champs ni cheval : les pauvres, les vieux, et les malades qu’on laisse à la garde de Dieu.

Nous voici à ces jours où l’Église fait mémoire de tous ses morts. Hier, à la Toussaint, nous avons honoré ceux du Ciel ; aujourd’hui, nous prions pour les âmes des trépassés et nous offrons pour elles le saint sacrifice. L’Église ne détourne pas les yeux de la mort : elle la regarde en face, elle nomme ses défunts, elle les recommande à la miséricorde. C’est dans ces jours-là, et non par hasard, que je prends la plume, car le fléau qui monte va bientôt nous mettre devant plus de morts que nous n’en savons pleurer.

Je ne veux point tourner autour de ce que j’ai à dire. On m’objectera que fuir est prudence, et que la prudence est vertu ; je l’accorde, et je le dirai moi-même tout à l’heure. Mais je tiens qu’il y a une fuite qui est faute, et je ne me tairai pas là-dessus. Car sous le nom de prudence, je vois déjà des hommes abandonner ceux qu’ils avaient charge de garder, et cela, aucune science des mires ne le rend permis.

Fuir vite, loin, revenir tard

Que disent les mires ? Ils tiennent une maxime brève, héritée des anciens maîtres, que l’on se répète comme un remède : contre la pestilence, il faut fuir vite, fuir loin, et revenir tard. Partir tôt, avant que le mal ne vous tienne ; s’éloigner beaucoup, car le mal, disent-ils, se traîne dans l’air des lieux frappés ; et ne rentrer que longtemps après, quand l’air s’est purgé. Cette règle, ils la font remonter à Hippocrate et à Galien, ces autorités que l’on ne récuse point dans les écoles, et ils n’ont, à ce jour, guère d’autre conseil à donner.

Et je ne dirai pas que ce conseil soit mauvais en soi, ni que celui qui le suit pèche par cela même. Il ne faut pas se payer de mots ni charger la fuite de tous les torts. Les docteurs de l’Église enseignent que fuir un péril de mort n’est point, de soi, un péché : la vie est un bien que Dieu nous a confié, et il est licite de la garder par des moyens honnêtes. Le maître Thomas, que l’on lit à Paris, tient que se dérober à un danger n’est pas faute, et que se jeter au-devant de la mort par pure bravade, sans que le devoir l’exige, serait plutôt tenter Dieu que le servir. On n’est pas tenu de courir au trépas quand nul ne l’attend de vous.

Ainsi le simple particulier, celui qui n’a charge que de soi et des siens, peut licitement s’éloigner du mal, mettre sa famille à l’abri, chercher un air qu’il croit plus sain. La prudence n’est pas lâcheté. Que le père de famille conduise femme et enfants hors du lieu frappé, s’il le peut sans manquer à personne, je ne l’en blâme point : il use d’un droit, et peut-être fait-il sagement. Jusque-là, je marche avec les mires. C’est après que nos chemins se séparent.

Ce que la fuite laisse derrière elle

Car cette fuite, regardons-la de près : que laisse-t-elle derrière soi ? Elle laisse des voisins, elle laisse des parents, elle laisse surtout des malades. Celui qui part vite et loin ne part pas dans le vide : il part d’une maison, d’une rue, d’un quartier où d’autres demeurent, et souvent d’un lit où quelqu’un se meurt. J’ai déjà entendu conter — et le mal ne fait que d’entrer — que tel a quitté un frère alité, tel autre un père, sans plus attendre, de peur de prendre le mal en le veillant. On dit même que des pères fuient leurs fils. Voilà ce que la belle maxime a de laid quand on la retourne.

Et prenez garde à ceci, qui est le cœur de mon propos : ce que la fuite abandonne, ce n’est pas seulement un corps souffrant. C’est une âme au bord du passage. Celui qui meurt seul, sans personne auprès de lui, meurt souvent sans confession, sans le saint viatique, sans les derniers sacrements par où l’Église remet l’homme entre les mains de Dieu. Le corps abandonné, on l’enterrera toujours ; mais l’âme qui s’en va sans secours, qui la ramènera ? Là est le vrai péril, et il passe de loin celui de la chair.

Je ne dis pas cela pour noircir ceux qui partent. Je dis que la fuite a un revers qu’on ne veut pas voir dans la hâte du départ, et que ce revers a un nom : c’est le prochain qu’on laisse sans secours. Tant qu’on ne laisse derrière soi personne qui dépende de nous, on use de son droit ; dès qu’on y laisse un mourant qu’on eût pu assister, on commence à devoir en répondre.

Le bon Pasteur n’est pas le mercenaire

Que celui qui n’a charge que de soi s’éloigne, je l’ai dit. Mais il est des hommes qui ont charge des autres, et pour ceux-là je n’ai pas la même parole, parce que l’Écriture ne l’a pas eue. Le Seigneur, en l’Évangile de saint Jean, distingue le bon pasteur du mercenaire : le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis, tandis que le mercenaire, qui n’est pas le pasteur et à qui les brebis n’appartiennent point, voit venir le loup, abandonne le troupeau et s’enfuit — et le loup ravit et disperse les brebis. Il fuit, dit le Seigneur, parce qu’il est mercenaire et qu’il n’a cure des brebis. Que celui qui a charge d’âmes lise ce passage avant de seller son cheval.

Et l’Évangile ne s’arrête pas là. Le Seigneur nous a montré, en la parabole du Samaritain, l’homme qui voit sur la route un malheureux à demi mort : le prêtre passe outre, le lévite passe outre, et c’est l’étranger méprisé qui s’approche, panse les plaies et prend soin du blessé. « Va, et fais de même », nous dit le Christ. Qui donc, aujourd’hui, passe outre, et qui s’approche ? Les autorités saintes ne me manquent pas pour le redire. Saint Cyprien, au temps d’une autre mortalité, exhortait les siens à secourir les malades au péril même de leur vie, et tenait pour rien celui qui n’aime que les siens et fuit le reste. Et saint Augustin, écrivant à l’évêque Honorat qui demandait si les ministres pouvaient fuir le danger, a tranché : que le péril soit commun à tous, et que nul ne se dérobe ; mais si quelques-uns doivent demeurer, que ce soient ceux dont le peuple a besoin, car les sacrements sont plus nécessaires encore au temps du péril, quand tant d’âmes s’en vont.

Voilà pourquoi je dis que le prêtre, le moine, le clerc qui a reçu charge d’âmes ne saurait, sans se faire mercenaire, abandonner son troupeau quand le loup entre dans la bergerie. Le peuple ne fuit pas — le peuple n’a nulle part où fuir ; il demeure. Que son pasteur demeure donc avec lui, pour confesser, pour porter le viatique, pour fermer les yeux des mourants et ensevelir les morts. C’est l’heure où l’on a le plus besoin de lui ; c’est l’heure, précisément, où il n’a pas le droit de n’être plus là.

Où la fuite devient faute

Il me faut donc marquer la ligne, et je la marquerai net, sans la brouiller de précautions. Fuir le mal est licite au particulier prudent qui ne laisse derrière lui personne dont il ait la charge : qu’il parte en paix, il n’a pas péché. Mais la fuite devient faute au moment précis où elle abandonne un prochain qu’on eût pu secourir, et faute grave lorsqu’elle abandonne des âmes qu’on avait mission de garder. Ce n’est pas le fait de s’éloigner qui pèche ; c’est le fait d’abandonner. Toute la différence est là, et elle est de conséquence.

Que chacun, donc, s’examine avant de prendre la route. Non pas : « puis-je sauver ma vie ? » — cela, tu le peux souvent. Mais : « qui vais-je laisser sans secours, et en avais-je la charge ? » Si tu ne laisses personne, va. Si tu laisses un mourant que nul autre n’assistera, ou un peuple dont tu es le pasteur, alors ce n’est plus prudence, c’est abandon, et nulle maxime des mires ne t’en absoudra devant Dieu. Sauver sa vie n’est pas péché ; perdre l’âme d’un autre qu’on eût pu sauver en est un. Je l’écris en ces jours des morts, afin que nul, plus tard, ne dise qu’il ne l’avait pas entendu.

Le contexte

Le mal est entré dans le royaume par le port de Marseille aux premiers jours de novembre 1347, apporté de la mer par un navire venu d’Orient, des échelles de Gênes et de la mer Noire.

On rapporte que l’Italie et la Sicile — Messine, Gênes — auraient été frappées avant nous ; ces nouvelles de marins montent de loin et sont données sous réserve.

Les médecins opposent au fléau la vieille règle des anciens, « fuir vite, loin, et revenir tard », qu’ils font remonter à Hippocrate et à Galien, faute d’autre remède assuré.

L’Église fait mémoire de ses défunts à la Toussaint (1er novembre) et au jour des Morts (2 novembre), qui viennent de passer ; c’est le temps liturgique où sont écrites ces lignes.

État des informations

Cette tribune est écrite en Provence au lendemain de la Toussaint 1347, alors que le mal vient d’entrer à Marseille et que les premiers bien portants prennent la fuite. C’est une prise de position morale par anticipation, non le tableau d’un abandon général déjà accompli. L’auteur y parle en clerc de son temps, appuyé sur l’Écriture et les docteurs de l’Église ; il ne préjuge ni de l’étendue du fléau ni de ses suites, que nul ne saurait lire à cette heure.

Ce que l’on sait

  • Le mal est entré à Marseille au début de novembre 1347 ; les habitants bien portants et aisés commencent à quitter la ville pour la campagne et les hauteurs.
  • Les médecins conseillent la fuite comme principal recours, selon la règle « fuir vite, loin, revenir tard » héritée des anciens maîtres.
  • La doctrine de l’Église distingue le devoir du simple fidèle de celui du ministre ayant charge d’âmes, et tient la fuite du particulier pour licite quand elle n’abandonne personne.

Ce que l’on ignore

  • On ignore l’ampleur que prendra le fléau, jusqu’où il s’étendra et combien de temps il durera : ces lignes raisonnent par principe, non sur un abandon déjà consommé.
  • La cause du mal demeure inconnue, et les médecins avouent n’avoir contre lui que le conseil de fuir.
  • Nul ne peut dire si les clercs et les particuliers de Provence tiendront ou non le devoir de charité que cette tribune leur rappelle.

Sources historiques utilisées

secondary

Peste noire — Wikipédia (FR)

Entrée du mal par Marseille à l’automne 1347 ; réactions d’époque, dont la fuite des populations aisées vers la campagne et l’interprétation du fléau comme châtiment divin. Sert à situer le moment (premiers départs, novembre 1347) sans anticiper la remontée du mal vers le nord.

primary

Saint Augustin, Lettre 228 à Honoratus (sur la fuite des ministres au temps du péril)

Réponse d’Augustin à l’évêque Honorat qui demandait si les ministres pouvaient fuir le danger : le péril étant commun, nul ne doit se dérober ; si quelques-uns doivent rester, que ce soient ceux dont le peuple a besoin, les sacrements étant plus nécessaires au temps du danger. Fonde l’argument de la section « Le bon Pasteur n’est pas le mercenaire ».

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

Cette tribune imite la plume d’un clerc moraliste de Provence au lendemain de la Toussaint 1347. Elle prend parti, à la première personne, contre l’abandon des malades et des mourants, au nom de la charité chrétienne, en s’appuyant sur des autorités écrites réellement invoquées dans ces débats — l’Évangile (le bon pasteur et le mercenaire, Jean 10 ; le bon Samaritain, Luc 10), saint Cyprien (De mortalitate), saint Augustin (Lettre à Honoratus) et l’enseignement de Thomas d’Aquin sur la licéité de fuir un péril. L’auteur raisonne par principe moral, sur les premières fuites observées, sans décrire aucun abandon de masse déjà consommé et sans introduire aucun savoir postérieur à sa date (cause réelle du mal, ampleur et remontée du fléau, assouplissements ultérieurs de la discipline pénitentielle).

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15 novembre 1347, 08h008 min