Tanneguy du Châtel, le capitaine breton que les Bourguignons disent avoir frappé le duc
Le parti de Bourgogne le nomme entre tous : Tanneguy du Châtel, gentilhomme de Bretagne, homme de guerre, prévôt de Paris et fidèle entre les fidèles du dauphin, aurait porté sur le pont de Montereau l’un des coups qui ont abattu monseigneur Jean de Bourgogne. L’accusation est rude, et les récits ne s’accordent point sur les mains qui ont frappé. Avant de juger, il faut dire qui est cet homme, et ce qu’on lui reproche au juste.
Depuis que la nouvelle de Montereau s’est répandue, un nom revient dans toutes les bouches du parti de Bourgogne, jeté comme une accusation : Tanneguy du Châtel. Les gens du feu duc Jean en font l’un des principaux auteurs du coup porté à leur seigneur le 10 de septembre, sur le pont. Mais l’accusation, si bruyante soit-elle, n’est pas une preuve, et les récits que l’on nous rapporte se contredisent sur les mains qui ont frappé. Avant de prêter l’oreille aux uns ou aux autres, il convient de dire qui est cet homme que l’on désigne ainsi.
Car Tanneguy du Châtel n’est pas un inconnu surgi de la mêlée. C’est un capitaine de longue main, un gentilhomme de Bretagne au service du dauphin, et l’un des hommes par qui le jeune prince tient encore debout. On ne saurait le réduire à ce qu’on lui impute aujourd’hui sans dire d’abord par quels chemins il y est venu.
Nous rapportons ici ce qu’on peut savoir de son parcours et de sa réputation, puis l’accusation telle qu’elle court — comme accusation, et non comme chose jugée, car nul tribunal n’a encore ouï les témoins ni démêlé le vrai du faux.
Un gentilhomme de Bretagne, homme de guerre depuis sa jeunesse
Tanneguy du Châtel est issu d’une vieille maison de Bretagne, celle des seigneurs du Chastel, qui tiennent leurs terres au pays de Léon, vers la pointe du Finistère, au château de Trémazan. C’est une famille de gens d’armes, accoutumée à la mer et aux courses, et lui-même n’a guère vécu autrement que les armes à la main. On lui donne aujourd’hui une cinquantaine d’années.
On se souvient qu’il y a quelque quinze ans, pour venger son frère aîné Guillaume, tué du côté de Jersey, il mena par mer une expédition jusqu’aux côtes d’Angleterre et porta le feu à Dartmouth, d’où il revint chargé de butin. Plus tard, on le vit guerroyer jusqu’en Italie, du côté de Rome, pour le service de la maison d’Anjou. C’est un homme de coups de main et d’entreprises hardies, non un homme de cabinet.
Quand la guerre des deux partis embrasa le royaume, du Châtel se rangea du côté d’Orléans, que l’on dit aujourd’hui des Armagnacs, contre la maison de Bourgogne. Il y prit rang parmi les chefs, et sa fortune monta avec celle de son parti.
Prévôt de Paris, chambellan, et homme de confiance du dauphin
C’est vers l’an 1415 qu’on le voit chambellan du roi notre sire Charles et prévôt de Paris, chargé d’y tenir l’ordre — charge lourde en une ville travaillée de factions, où il lui fallut chasser les gens de Bourgogne des environs et tenir la main ferme. Cette même année, il fut, dit-on, de la malheureuse journée d’Azincourt, où tant des nôtres demeurèrent.
Mais c’est surtout au dauphin qu’il s’est attaché, et c’est là le ressort de tout. On lui confia la garde de la Bastille, et l’on assure qu’il sauva le jeune prince au pire moment : lorsque, dans la nuit du 28 au 29 mai de l’an passé, les gens de Bourgogne s’emparèrent de Paris par surprise, c’est du Châtel qui, dit-on, tira le dauphin de son lit, l’enleva par la ville en feu et le mena sain et sauf hors des murs, jusqu’à Melun. Le prince lui doit, à l’entendre, la vie et la liberté.
De ce jour, du Châtel passe pour l’un des hommes les plus avant dans la confiance et le conseil du dauphin, aux côtés d’un autre familier, messire Jean Louvet. On le tient pour un serviteur sans détour, dévoué à son maître jusqu’à l’emportement — vertu aux yeux des siens, et qui devient soupçon aux yeux de ses ennemis.
Celui qui avait négocié la paix
Il faut ici noter une chose que ses accusateurs passent volontiers sous silence : ce même du Châtel avait, peu de mois avant Montereau, œuvré au rapprochement des deux princes. C’est lui qu’on dit avoir mené, au nom du dauphin, les pourparlers qui aboutirent à la paix conclue au Ponceau, vers le jour de l’Ascension, et il était encore de ceux qui réglèrent, au début de ce mois de septembre, les conditions de l’entrevue du pont.
Voilà donc l’homme que le parti de Bourgogne désigne aujourd’hui comme l’un des frappeurs : celui-là même qui avait ménagé l’accord et préparé la rencontre. Les uns y voient la preuve d’une trahison longuement ourdie sous le masque de la paix ; les autres, qu’il est étrange de faire l’architecte d’un guet-apens de celui qui s’était donné tant de peine pour la réconciliation. Nous nous gardons de trancher.
Ce que dit l’accusation — et ce que les récits ne disent pas de même
Voici l’accusation telle qu’elle court, et que portent les gens du duc défunt. Sur le pont de Montereau, dans l’enclos fermé où chaque prince ne devait amener que dix hommes, ce serait Tanneguy du Châtel qui aurait frappé le premier, d’un coup de hache au visage du duc Jean agenouillé devant le dauphin, en criant « Tuez ! tuez ! » — et d’autres mains auraient achevé l’ouvrage. C’est ce que redisent les tenants de Bourgogne, qui le nomment entre tous comme le principal auteur du meurtre.
Mais les hommes du dauphin content les choses autrement. À les entendre, le duc se serait montré arrogant, refusant de reconnaître au dauphin le pouvoir de traiter, et aurait porté la main à la garde de son épée en présence du prince ; c’est alors seulement que la garde dauphinale, voyant son maître menacé, aurait réagi. Dans ce récit, le coup ne part pas d’un dessein froid, mais d’une rixe soudaine où chacun crut défendre son seigneur.
Et les noms mêmes des frappeurs ne sont pas donnés de même par tous. Si l’on désigne du Châtel, on cite aussi, parmi les hommes du dauphin présents dans l’enclos, messire Robert de Loire, à qui certains attribuent un coup de dague à la gorge du duc, et l’on prononce encore d’autres noms de l’entourage, sans que les récits s’accordent sur qui porta quel coup, ni dans quel ordre. La confusion d’une mêlée brève, en lieu clos, ne se laisse pas démêler aisément, et chaque parti raconte la scène à son avantage.
Quant à savoir ce que le dauphin lui-même a voulu, ordonné ou seulement souffert, c’est là un point que nul ne peut éclaircir à cette heure : le prince se défend de toute part dans le sang versé, ses ennemis l’en disent l’instigateur. Nous tenons cette question pour ouverte, et nous garderons de la fermer d’un mot.
Un homme que l’on ne saurait réduire à une accusation
Qu’on retienne donc ceci : Tanneguy du Châtel est un capitaine breton de longue carrière, prévôt de Paris et chambellan, l’un des plus fermes soutiens du dauphin, qu’il dit avoir sauvé l’an passé. Le parti de Bourgogne le désigne aujourd’hui comme l’un des auteurs du coup de Montereau. C’est une accusation, portée par la partie adverse, et que les récits eux-mêmes ne confirment pas d’une seule voix.
Nous la rapportons parce qu’elle pèse et qu’elle court. Ce qu’il a fait sur le pont, de sa main, nul ne le sait au juste, et il faudra d’autres témoignages, mieux recoupés, pour démêler la part de chacun. D’ici là, qui veut être juste se souviendra que l’homme qu’on accuse est aussi celui qui avait négocié la paix, et que les nouvelles d’un guet-apens viennent surtout de ceux qui pleurent leur seigneur.