Soult, l'enfant de Saint-Amans qui enleva le plateau
Quand le brouillard se leva sur Pratzen, ce fut son IVe Corps qui gravit la hauteur et trancha la bataille en deux. Le maréchal Soult, trente-six ans, n'est pas né dans une famille d'épée : simple soldat à seize ans, fils d'un notaire de campagne du Tarn, il a gagné chacun de ses galons au feu.
Il est des gloires qui viennent du berceau et d'autres qui se conquièrent une par une. Le maréchal Jean-de-Dieu Soult est de la seconde espèce. Là où tant de ses pairs sont sortis des écoles du Roi ou des grandes maisons, lui a commencé la carrière comme le dernier de ses fantassins : le mousquet à l'épaule, dans le rang. À Austerlitz, c'est cet homme, monté de degré en degré par le seul mérite du feu, qui a porté le coup décisif au centre de l'armée ennemie.
Le monde militaire connaît désormais son nom, mais peu savent d'où il vient. Jean-de-Dieu Soult est né en mars 1769 à Saint-Amans-la-Bastide, un bourg du Tarn, dans une famille sans la moindre tradition des armes. Son père était notaire de campagne — un homme de plume et de registres, non d'épée. Rien, dans cette naissance modeste, ne destinait le fils à commander un corps de la Grande Armée ; tout, dans sa carrière, dit qu'il ne doit ses galons qu'à lui-même.
Maréchal d'Empire depuis le mois de mai 1804, Soult commande le IVe Corps, l'un des plus forts de l'armée. C'est à lui qu'échut, au matin du 2 décembre, la mission autour de laquelle tout le plan de l'Empereur était bâti : attendre l'heure, puis emporter d'un seul élan le plateau de Pratzen que l'ennemi avait dégarni. De cette hauteur dépendait la bataille entière.
Du soldat de rang au bâton de maréchal
Le contraste avec les officiers de haute naissance est le trait le plus frappant de cet homme. Il s'engagea comme simple soldat le 16 avril 1785, à seize ans, dans le régiment de Royal-Infanterie. Point d'école royale, point de brevet de faveur : la solde du fantassin, la caserne, la discipline apprise par le bas. On assure qu'il servit là plusieurs années avant que la Révolution, en rebattant les cartes de l'avancement, n'ouvrît enfin la voie aux capacités.
Sous-lieutenant au début de 1792, il gravit ensuite les échelons à la vitesse que seules permettent les guerres de la République. On le distingue à Fleurus, en 1794, dans cette journée qui assura le salut des frontières du Nord. Général de brigade dès le mois d'octobre de la même année, il est fait général de division au printemps de 1799. En quinze années, l'enfant de Saint-Amans a parcouru toute la distance qui sépare le rang du commandement.
Son bâton de maréchal, il l'a reçu le 19 mai 1804, le même jour que le maréchal Davout. Les deux hommes sont ainsi montés au même faîte par deux chemins opposés : l'un issu de la petite noblesse et de l'école de Brienne, l'autre parti de la troupe et du barda du soldat. C'est peut-être là ce que cette armée a de neuf — qu'un fils de notaire du Tarn y commande à l'égal des fils d'épée.
L'homme du camp de Boulogne
Avant Austerlitz, Soult s'était déjà fait un renom sous les ordres du maréchal Masséna. On se souvient de sa conduite à Zurich, en 1799, puis de l'année 1800, où il paya de sa personne dans les combats livrés autour de Gênes : il y eut la jambe brisée et tomba aux mains de l'ennemi, avant d'être échangé au lendemain de Marengo. De ces épreuves lui est resté, dit-on, une réputation de rudesse au feu.
Mais c'est au camp de Boulogne que s'est forgée sa vraie stature. Placé dès le mois d'août 1803 à la tête du camp de Saint-Omer, il y a soumis ses troupes à une instruction et à une discipline dont on parle encore. C'est cette ossature, patiemment façonnée sur les côtes de la Manche, que l'on retrouve aujourd'hui dans la solidité des divisions qui ont enlevé Pratzen. Une troupe ne monte pas ainsi une hauteur, sous le canon, sans y avoir été longuement préparée. On lui prête, de ce temps-là, le surnom de « Bras de fer ».
On rapporte aussi que l'Empereur l'aurait salué comme le premier manœuvrier de l'Europe. De ces mots qui courent d'un bivouac à l'autre, nul ne saurait garantir ni la lettre ni le moment. Mais qu'on les lui prête plutôt qu'à un autre en dit déjà long sur le crédit dont jouit le commandant du IVe Corps.
Neuf heures du matin sur le plateau
Le mécanisme de la manœuvre — la feinte qui attira l'ennemi vers notre droite et laissa le plateau à découvert — appartient à l'analyse d'ensemble de la journée, que nous traitons par ailleurs. Ce qui revient à Soult, c'est l'exécution. Lorsque le brouillard qui couvrait les fonds se dissipa, vers neuf heures du matin, il lança ses deux divisions, celles des généraux Saint-Hilaire et Vandamme, à l'assaut des hauteurs de Pratzen que l'armée coalisée venait d'abandonner.
La montée fut rude, mais elle emporta la position. Une fois maître de la crête, le IVe Corps se trouvait planté au beau milieu du dispositif ennemi, entre son aile marchante et le reste de ses forces. La droite des coalisés, coupée du gros, vit dès lors ses mouvements devenir incertains — et cette incertitude fut le commencement de sa perte.
Le 30e Bulletin de la Grande Armée rend à Soult la part qui lui revient en ces termes : « Le maréchal Soult s'ébranle au même instant, se dirige sur les hauteurs du village de Pratzen avec les divisions des généraux Vandamme et Saint-Hilaire, et coupe entièrement la droite de l'ennemi dont tous les mouvements devinrent incertains. » Le fils du notaire de Saint-Amans avait tenu la promesse de son bâton. Mais, comme le veut la formule du Bulletin, c'est toute l'armée qui s'est couverte de gloire.