Le jeune duc de Bourgogne, Philippe : un héritier endeuillé devenu l’arbitre du royaume
En moins d’un an, le comte de Charolais a tout changé de figure. Le voici duc de Bourgogne, maître d’un faisceau de terres qui va de la Flandre aux portes de la Saône, et l’un des hommes sans lesquels le grand traité de Troyes n’eût pu se faire. Portrait d’un prince de vingt-trois ans que le meurtre de son père, sur le pont de Montereau, a jeté dans les bras du roi d’Angleterre.
On le connaissait depuis l’enfance sous le nom de comte de Charolais, jeune prince de la maison de Bourgogne, marié dès l’âge le plus tendre à une fille de France. On le nomme aujourd’hui monseigneur le duc de Bourgogne, et l’on ne saurait plus, désormais, traiter d’affaire touchant la couronne sans qu’il y ait sa part. En quelques mois, ce jeune homme est passé du second rang au tout premier, et ce n’est pas l’ambition qui l’y a porté d’abord, mais le sang : celui de son père, Jean, duc de Bourgogne, frappé à mort sous ses yeux absents, au pont de Montereau, le dixième jour de septembre dernier.
Il a vingt-trois ans, étant né à Dijon il y a près de vingt-quatre années. De taille élancée, le visage long, la parole mesurée pour son âge, il porte le deuil avec une raideur que ses familiers disent ne s’être point relâchée depuis l’automne. C’est un prince blessé qui gouverne, et tout son gouvernement, depuis ce jour, semble taillé dans la mémoire d’une perte.
Nous donnons ici ce que l’on peut savoir et dire de lui à cette heure : son sang et ses titres, l’étendue de sa puissance, le ressort qui l’a tourné vers l’Angleterre, et la place qu’il tient désormais dans l’accord scellé à Troyes. De ses desseins plus lointains, nul ne sait rien de sûr.
Un prince de la plus haute maison
Philippe est le fils de Jean, duc de Bourgogne — celui que l’on surnommait Jean sans Peur —, et de Marguerite de Bavière. Il descend, par son aïeul Philippe le Hardi, du roi Jean le Bon de France : la maison de Bourgogne est de sang royal, et ses ducs comptent parmi les premiers pairs du royaume. Dès l’enfance, on l’avait pourvu du comté de Charolais, qui lui servit de premier apanage et de premier titre.
Tout jeune encore, il fut marié à Michelle, fille du roi notre sire Charles, sixième du nom, et de la reine Isabeau. Par ce mariage, le voilà gendre du roi de France — et, ce qui ne laisse pas d’étonner en ces temps de discorde, beau-frère tout à la fois du dauphin Charles et de la jeune Catherine que l’on vient de donner pour femme au roi d’Angleterre. La dame Michelle, dit-on, tient la Flandre et l’Artois pendant que son époux pourvoit aux affaires de Bourgogne.
Ainsi ce prince se trouve-t-il lié, par le sang et par l’alliance, à presque tous les partis qui se disputent aujourd’hui le royaume. Cette parenté, qui eût dû le porter à la concorde, n’a pas empêché le malheur ; elle en rend même le poids plus lourd, car c’est de la main des gens de son propre beau-frère, à ce que tiennent les siens, que son père a péri.
L’étendue d’une puissance
À la mort de son père, Philippe a recueilli un héritage tel qu’aucun vassal du royaume n’en possède de comparable. Il est duc de Bourgogne, terre d’où sa maison tire son nom et son premier domaine. Il tient aussi le comté de Bourgogne — ce que d’aucuns nomment la Franche-Comté —, qui relève non du roi de France mais de l’Empire, de sorte que ce prince est à la fois homme du roi et homme de l’empereur, selon les terres dont il s’agit.
Au nord, et c’est peut-être là le plus riche de ses biens, il tient le comté de Flandre et celui d’Artois, pays de villes drapières, de ports et de marchands, dont les revenus passent ceux de bien des royaumes. Qui tient la Flandre tient une part de la richesse du monde, et touche aussi de près aux affaires d’Angleterre, dont les laines nourrissent les métiers flamands. Ce voisinage d’intérêts n’est pas pour rien, croit-on, dans les inclinations du jeune duc.
De ce faisceau de terres, posées aux deux bouts du royaume et débordant sur l’Empire, le duc de Bourgogne tire des hommes, de l’argent et un poids dans les conseils que nul ne peut négliger. C’est cette puissance, autant que son deuil, qui a fait de lui, en quelques mois, l’homme que l’on courtise des deux côtés de la mer.
Le pont de Montereau, et le ressort d’une vengeance
Pour comprendre où va aujourd’hui le duc de Bourgogne, il faut revenir au pont de Montereau. Au mois de septembre dernier, le duc Jean, son père, devait s’y aboucher avec le dauphin Charles pour traiter de la paix entre eux, après tant d’années de guerre civile entre Bourguignons et Armagnacs. L’entrevue tourna au massacre : le duc Jean y fut frappé à mort, au milieu des gens du dauphin.
Sur le détail de cette affaire, les récits s’opposent durement. Les gens de Bourgogne accusent tout uniment le dauphin et son entourage d’avoir attiré le duc dans un guet-apens et de l’avoir fait tuer de sang-froid ; on nomme parmi les frappeurs un nommé Tanguy du Châtel et d’autres familiers du dauphin. Ceux du parti contraire assurent que le duc Jean aurait le premier porté la main à son épée, et que tout vint d’une rixe imprévue. La vérité de ce qui s’est passé sur ce pont demeure, à cette heure, contestée.
Ce qui n’est point contesté, c’est le deuil du fils. Philippe tient son père pour assassiné, et il ne s’en cache pas. De ce ressentiment, qui paraît sincère et profond, est sortie une politique : puisque le dauphin a le sang de son père sur les mains — ainsi le croit-il —, le duc ne traitera pas avec lui, mais contre lui. Et le seul prince assez fort pour faire pièce au dauphin, c’est le roi d’Angleterre, Henri, qui guerroie victorieusement dans le royaume depuis des années. Le deuil a trouvé là son instrument ; reste à savoir, ce que nul ne peut dire encore, ce qu’il fera de cette alliance une fois la première fureur passée.
L’artisan de l’accord de Troyes
C’est cette inclination qui a porté ses fruits ce printemps, à Troyes. On y a scellé, le vingt et unième jour de mai, un grand traité entre le roi notre sire, la reine, et le roi d’Angleterre : Henri y est reconnu héritier et régent du royaume, et doit épouser madame Catherine, ce qu’il a fait depuis, à ce que l’on rapporte, le second jour de ce mois de juin. Le dauphin, lui, y est écarté de la succession, sous le reproche des « énormes crimes » qu’on lui impute.
Or, dans cet accord, la part du duc de Bourgogne n’a pas été petite. On le donne pour l’un des principaux ouvriers de l’entente ; ses gens, et l’on cite son chancelier, auraient porté et négocié l’affaire de longue main. Sans le ralliement de la Bourgogne à l’Angleterre, jamais pareil traité n’eût pu se conclure : c’est le poids du duc, ajouté à celui de Henri, qui a fait pencher la balance.
Voilà donc ce jeune homme de vingt-trois ans, hier encore comte de Charolais, devenu en quelques mois l’un des arbitres du sort du royaume. Il y a là, pour qui regarde, matière à s’étonner et à s’inquiéter : que tant de choses tiennent à la résolution d’un prince que le chagrin gouverne autant que le calcul. De ce qu’il adviendra de cette alliance, et de la fidélité que le duc y gardera, nous ne dirons rien : cela passe ce qu’on peut savoir aujourd’hui.