← Retour à l’édition Portrait

Le jeune duc de Bourgogne, Philippe : un héritier endeuillé devenu l’arbitre du royaume

En moins d’un an, le comte de Charolais a tout changé de figure. Le voici duc de Bourgogne, maître d’un faisceau de terres qui va de la Flandre aux portes de la Saône, et l’un des hommes sans lesquels le grand traité de Troyes n’eût pu se faire. Portrait d’un prince de vingt-trois ans que le meurtre de son père, sur le pont de Montereau, a jeté dans les bras du roi d’Angleterre.

Le chroniqueur de cour 14 juin 1420, 08h00 8 min de lecture

On le connaissait depuis l’enfance sous le nom de comte de Charolais, jeune prince de la maison de Bourgogne, marié dès l’âge le plus tendre à une fille de France. On le nomme aujourd’hui monseigneur le duc de Bourgogne, et l’on ne saurait plus, désormais, traiter d’affaire touchant la couronne sans qu’il y ait sa part. En quelques mois, ce jeune homme est passé du second rang au tout premier, et ce n’est pas l’ambition qui l’y a porté d’abord, mais le sang : celui de son père, Jean, duc de Bourgogne, frappé à mort sous ses yeux absents, au pont de Montereau, le dixième jour de septembre dernier.

Il a vingt-trois ans, étant né à Dijon il y a près de vingt-quatre années. De taille élancée, le visage long, la parole mesurée pour son âge, il porte le deuil avec une raideur que ses familiers disent ne s’être point relâchée depuis l’automne. C’est un prince blessé qui gouverne, et tout son gouvernement, depuis ce jour, semble taillé dans la mémoire d’une perte.

Nous donnons ici ce que l’on peut savoir et dire de lui à cette heure : son sang et ses titres, l’étendue de sa puissance, le ressort qui l’a tourné vers l’Angleterre, et la place qu’il tient désormais dans l’accord scellé à Troyes. De ses desseins plus lointains, nul ne sait rien de sûr.

Un prince de la plus haute maison

Philippe est le fils de Jean, duc de Bourgogne — celui que l’on surnommait Jean sans Peur —, et de Marguerite de Bavière. Il descend, par son aïeul Philippe le Hardi, du roi Jean le Bon de France : la maison de Bourgogne est de sang royal, et ses ducs comptent parmi les premiers pairs du royaume. Dès l’enfance, on l’avait pourvu du comté de Charolais, qui lui servit de premier apanage et de premier titre.

Tout jeune encore, il fut marié à Michelle, fille du roi notre sire Charles, sixième du nom, et de la reine Isabeau. Par ce mariage, le voilà gendre du roi de France — et, ce qui ne laisse pas d’étonner en ces temps de discorde, beau-frère tout à la fois du dauphin Charles et de la jeune Catherine que l’on vient de donner pour femme au roi d’Angleterre. La dame Michelle, dit-on, tient la Flandre et l’Artois pendant que son époux pourvoit aux affaires de Bourgogne.

Ainsi ce prince se trouve-t-il lié, par le sang et par l’alliance, à presque tous les partis qui se disputent aujourd’hui le royaume. Cette parenté, qui eût dû le porter à la concorde, n’a pas empêché le malheur ; elle en rend même le poids plus lourd, car c’est de la main des gens de son propre beau-frère, à ce que tiennent les siens, que son père a péri.

L’étendue d’une puissance

À la mort de son père, Philippe a recueilli un héritage tel qu’aucun vassal du royaume n’en possède de comparable. Il est duc de Bourgogne, terre d’où sa maison tire son nom et son premier domaine. Il tient aussi le comté de Bourgogne — ce que d’aucuns nomment la Franche-Comté —, qui relève non du roi de France mais de l’Empire, de sorte que ce prince est à la fois homme du roi et homme de l’empereur, selon les terres dont il s’agit.

Au nord, et c’est peut-être là le plus riche de ses biens, il tient le comté de Flandre et celui d’Artois, pays de villes drapières, de ports et de marchands, dont les revenus passent ceux de bien des royaumes. Qui tient la Flandre tient une part de la richesse du monde, et touche aussi de près aux affaires d’Angleterre, dont les laines nourrissent les métiers flamands. Ce voisinage d’intérêts n’est pas pour rien, croit-on, dans les inclinations du jeune duc.

De ce faisceau de terres, posées aux deux bouts du royaume et débordant sur l’Empire, le duc de Bourgogne tire des hommes, de l’argent et un poids dans les conseils que nul ne peut négliger. C’est cette puissance, autant que son deuil, qui a fait de lui, en quelques mois, l’homme que l’on courtise des deux côtés de la mer.

Le pont de Montereau, et le ressort d’une vengeance

Pour comprendre où va aujourd’hui le duc de Bourgogne, il faut revenir au pont de Montereau. Au mois de septembre dernier, le duc Jean, son père, devait s’y aboucher avec le dauphin Charles pour traiter de la paix entre eux, après tant d’années de guerre civile entre Bourguignons et Armagnacs. L’entrevue tourna au massacre : le duc Jean y fut frappé à mort, au milieu des gens du dauphin.

Sur le détail de cette affaire, les récits s’opposent durement. Les gens de Bourgogne accusent tout uniment le dauphin et son entourage d’avoir attiré le duc dans un guet-apens et de l’avoir fait tuer de sang-froid ; on nomme parmi les frappeurs un nommé Tanguy du Châtel et d’autres familiers du dauphin. Ceux du parti contraire assurent que le duc Jean aurait le premier porté la main à son épée, et que tout vint d’une rixe imprévue. La vérité de ce qui s’est passé sur ce pont demeure, à cette heure, contestée.

Ce qui n’est point contesté, c’est le deuil du fils. Philippe tient son père pour assassiné, et il ne s’en cache pas. De ce ressentiment, qui paraît sincère et profond, est sortie une politique : puisque le dauphin a le sang de son père sur les mains — ainsi le croit-il —, le duc ne traitera pas avec lui, mais contre lui. Et le seul prince assez fort pour faire pièce au dauphin, c’est le roi d’Angleterre, Henri, qui guerroie victorieusement dans le royaume depuis des années. Le deuil a trouvé là son instrument ; reste à savoir, ce que nul ne peut dire encore, ce qu’il fera de cette alliance une fois la première fureur passée.

L’artisan de l’accord de Troyes

C’est cette inclination qui a porté ses fruits ce printemps, à Troyes. On y a scellé, le vingt et unième jour de mai, un grand traité entre le roi notre sire, la reine, et le roi d’Angleterre : Henri y est reconnu héritier et régent du royaume, et doit épouser madame Catherine, ce qu’il a fait depuis, à ce que l’on rapporte, le second jour de ce mois de juin. Le dauphin, lui, y est écarté de la succession, sous le reproche des « énormes crimes » qu’on lui impute.

Or, dans cet accord, la part du duc de Bourgogne n’a pas été petite. On le donne pour l’un des principaux ouvriers de l’entente ; ses gens, et l’on cite son chancelier, auraient porté et négocié l’affaire de longue main. Sans le ralliement de la Bourgogne à l’Angleterre, jamais pareil traité n’eût pu se conclure : c’est le poids du duc, ajouté à celui de Henri, qui a fait pencher la balance.

Voilà donc ce jeune homme de vingt-trois ans, hier encore comte de Charolais, devenu en quelques mois l’un des arbitres du sort du royaume. Il y a là, pour qui regarde, matière à s’étonner et à s’inquiéter : que tant de choses tiennent à la résolution d’un prince que le chagrin gouverne autant que le calcul. De ce qu’il adviendra de cette alliance, et de la fidélité que le duc y gardera, nous ne dirons rien : cela passe ce qu’on peut savoir aujourd’hui.

Le contexte

Le royaume est déchiré depuis des années par la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, née de l’assassinat de Louis d’Orléans en 1407, que l’on imputa au duc Jean de Bourgogne, père de Philippe.

Le roi Charles VI étant sujet à des accès de démence, le gouvernement du royaume est l’enjeu d’une lutte entre les partis ; le roi d’Angleterre Henri V guerroie dans le royaume et y a remporté de grands succès.

Le duc Jean de Bourgogne, dit sans Peur, a été tué au pont de Montereau le 10 septembre 1419, lors d’une entrevue avec le dauphin Charles ; les Bourguignons en accusent le dauphin.

Le traité de Troyes a été scellé le 21 mai 1420 ; il fait du roi Henri d’Angleterre l’héritier et le régent du royaume de France et écarte le dauphin de la succession.

État des informations

Ce portrait s’en tient à ce qui peut être su du jeune duc de Bourgogne en juin 1420. Nous rapportons l’accusation portée par les Bourguignons contre le dauphin pour le meurtre de Montereau comme une version contestée, et non comme un fait jugé ; et nous ne préjugeons en rien de ce que fera le duc de l’alliance qu’il vient de nouer.

Ce que l’on sait

  • Philippe, né à Dijon en 1396, fils de Jean sans Peur et de Marguerite de Bavière, fut d’abord comte de Charolais et est devenu duc de Bourgogne à la mort de son père, le 10 septembre 1419.
  • Il a épousé Michelle de France, fille du roi Charles VI et de la reine Isabeau, sœur du dauphin Charles et de Catherine de France.
  • Il tient le duché de Bourgogne, le comté de Bourgogne (relevant de l’Empire), ainsi que les comtés de Flandre et d’Artois.
  • Il a été l’un des principaux artisans du traité de Troyes, scellé le 21 mai 1420, qui reconnaît Henri V d’Angleterre comme héritier et régent du royaume.

Ce que l’on ignore

  • Le déroulé exact de l’entrevue de Montereau et la responsabilité véritable du dauphin dans la mort du duc Jean ne sont pas établis : les récits des deux partis se contredisent.
  • Les desseins lointains du duc de Bourgogne, la durée et la solidité de son alliance avec l’Angleterre demeurent inconnus.
  • L’âge précis du duc est donné approximativement ; né en juillet 1396, il n’a pas encore atteint sa vingt-quatrième année.

Sources historiques utilisées

secondary

Philippe III de Bourgogne — Wikipédia (FR)

Naissance à Dijon le 31 juillet 1396, parents Jean sans Peur et Marguerite de Bavière, comté de Charolais, mariage avec Michelle de France (1409), accession au duché à la mort de son père à Montereau (10 septembre 1419), étendue des possessions (Bourgogne, comté de Bourgogne, Flandre, Artois), rôle dans le traité de Troyes.

secondary

Philip the Good — Wikipedia (EN)

Date et lieu de naissance, titre de comte de Charolais (1405), mariage avec Michelle de France (1409), réaction à la mort de son père et accusation du dauphin, possessions à l’accession, alliance anglaise et traité de Troyes (1420).

secondary

Traité de Troyes — Wikipédia (FR)

Signature le 21 mai 1420, parties, reconnaissance de Henri V comme héritier et régent, mariage avec Catherine de France (2 juin 1420), déshéritement du dauphin, rôle du duc de Bourgogne et de son chancelier comme principaux artisans.

secondary

Assassinat de Jean sans Peur — Wikipédia (FR)

Circonstances de l’entrevue de Montereau (10 septembre 1419), coups portés par l’entourage du dauphin (Tanguy du Châtel), contradiction des récits sur la responsabilité, conséquence du ralliement de Philippe à l’Angleterre.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Ce portrait imite la chronique de cour d’un média de juin 1420, peu après le traité de Troyes. Il s’en tient à ce qui est connaissable à cette date, rapporte l’accusation contre le dauphin pour le meurtre de Montereau comme une version contestée, et ne préjuge ni de la conduite future du duc ni de l’issue de l’alliance anglo-bourguignonne.

Articles liés

Politique

À Gand, on porte au jeune comte de Charolais la nouvelle qui fait de lui le duc de Bourgogne

C’est par la bouche de Jean de Thoisy, évêque de Tournai, que Philippe, comte de Charolais, aurait appris dans sa ville de Gand la mort de son père au pont de Montereau. À vingt-trois ans, le voici tout à coup à la tête du duché de Bourgogne, dans le deuil et la colère. Du parti du dauphin, en présence duquel le duc est tombé, on n’attend plus rien que des comptes à rendre.

30 septembre 1419, 08h006 min
À la une

À Troyes, le roi fait du roi d’Angleterre son héritier et régent du royaume

La nouvelle descend de Champagne et nous parvient ces jours-ci : le mardi 21 de ce mois de mai, en la cathédrale de Troyes, notre sire le roi Charles, le roi d’Angleterre Henri et monseigneur le duc de Bourgogne ont juré et scellé un traité qui donne au roi d’Angleterre la qualité d’héritier de la couronne et le gouvernement du royaume du vivant même de notre roi. Le dauphin, monseigneur Charles, en est écarté. Nous rapportons ici ce qu’on en sait, et ce qu’on en ignore encore.

25 mai 1420, 08h008 min
Entretien

Au chevet du jeune duc : un familier de Bourgogne raconte l’annonce du meurtre

Trois semaines après la mort de Jean, duc de Bourgogne, tombé sous les coups au pont de Montereau lors de son entrevue avec le dauphin, un familier de l’hôtel ducal accepte de dire ce qu’il a vu à Gand : le messager, le visage du jeune comte de Charolais à la nouvelle, le deuil, et la grande question qui hante désormais la cour — vers qui se tourner pour obtenir justice. Ce témoignage porte la douleur bourguignonne ; il dit un sentiment de trahison que les gens du dauphin, eux, récusent.

5 octobre 1419, 08h0012 min