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Mercœur, le dernier des Ligueurs

Philippe Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne, était le dernier grand chef de la Ligue à tenir tête au roi. Voici un mois qu'il a traité à Angers ; voici quatre jours qu'il s'est jeté aux pieds d'Henri à Briollay. De la maison de Lorraine, cousin des Guise, appuyé par l'Espagne, il a gouverné sa province presque en prince. Portrait d'un homme qui plie.

Claude Vasselin, chroniqueur 28 avril 1598 5 min de lecture

On l'appelait, non sans raison, le prince de Bretagne. Depuis la mort du feu roi Henri III, voici bientôt neuf ans, le duc de Mercœur a tenu cette province presque comme un domaine à part, refusant le roi que la loi du sang avait donné au royaume. De tous les chefs qui levèrent les armes pour la Ligue, il est le dernier à rendre les siennes. Beaucoup, ces jours-ci, veulent voir dans sa soumission le terme d'une longue résistance ; nul, pourtant, ne saurait dire ce que vaut le serment d'un homme qui a si longtemps combattu.

Philippe Emmanuel de Lorraine est de haute maison. Né voici trente-neuf ans à Nomeny, en Lorraine, il tient à la maison souveraine de ce duché et compte parmi ses proches les Guise, princes lorrains qui furent l'âme de la Ligue. Son mariage, en 1576, avec Marie de Luxembourg, héritière du duché de Penthièvre, lui a porté de grandes terres en Bretagne et, dit-on, des prétentions à l'ancienne succession ducale de cette province. Sa sœur Louise épousa le feu roi Henri III ; c'est de ce temps qu'il fut fait gouverneur de Bretagne.

Une province tenue contre le roi

À la mort d'Henri III, Mercœur ne reconnut point pour maître le roi de Navarre, prince de la religion réformée. Il fit de Nantes le siège de son gouvernement et arma la province pour la cause catholique. On lui prêtait, disaient ses ennemis, le dessein de relever à son profit l'ancien duché de Bretagne, par le droit de sa femme ; lui-même se donnait pour le défenseur de la foi et des privilèges du pays. Ce qu'il en était au fond de son cœur, on en disputait dès lors, et l'on en dispute encore.

Sa force lui vint pour beaucoup de l'Espagne. Le roi catholique fit débarquer des gens de guerre sur les côtes bretonnes ; ses troupes tinrent le Blavet et d'autres places fortes, d'où elles menaçaient les ports et la navigation. Cet appui étranger, qui soutenait Mercœur, était aussi ce qui le rendait suspect à beaucoup de bons Français, catholiques compris : car nul n'aimait voir l'Espagnol logé aux portes du royaume.

Le dernier à plier

Depuis que le roi a été reçu dans l'Église, sacré à Chartres et absous par le pape, les chefs de la Ligue ont fait leur paix les uns après les autres. Mayenne, chef du parti, s'est soumis voici deux ans. Mercœur, seul, tenait encore, retranché dans sa Bretagne et fort de ses appuis. Le roi a jugé qu'il fallait en finir et est venu en personne réduire cette dernière poche.

Le traité fut conclu à Angers, le 20 mars dernier. Le duc y remet son gouvernement et rentre dans l'obéissance ; le roi, de son côté, lui fait de grandes conditions. On parle d'une compensation en argent considérable — plus de quatre millions de livres, à ce qu'on redit, mais le chiffre court de bouche en bouche et nous ne le garantissons pas. On tient surtout pour arrêté un mariage : Françoise de Lorraine, fille unique du duc et de riche héritage, serait unie à César, fils légitimé que le roi a eu de la duchesse de Beaufort. Par là le sang de Mercœur se mêlerait à celui du roi.

Le 28 de ce mois de mars, à Briollay, près d'Angers, le duc est venu se jeter aux pieds du roi et lui prêter serment. Ceux qui étaient présents rapportent que le roi le releva et le reçut avec bonté. Ainsi le dernier des chefs ligueurs a mis bas les armes.

Un ralliement dont on pèse le prix

On mesure, dans le royaume, ce que coûte cette soumission autant que ce qu'elle vaut. Elle rend au roi une province entière et lui ôte le dernier parti armé qui lui tînt tête au-dedans. Mais elle se paie cher, en terres, en argent et en alliance, et l'on murmure déjà que le roi achète la paix plus qu'il ne la commande. D'autres répondent qu'une province gagnée sans nouveau sang répandu vaut bien les conditions qu'on y met.

Reste la question que nul ne tranche : le duc s'est-il rendu de bonne foi, ou par nécessité, faute d'appui et d'argent pour poursuivre ? Un homme qui a tenu neuf ans ne se dépouille pas sans arrière-pensée, disent les uns ; un serment prêté au roi devant témoins engage l'honneur d'un prince, répondent les autres. Nous rapportons ces propos sans les faire nôtres.

Le contexte

À la mort du roi Henri III, en 1589, la couronne échut par la loi salique à Henri de Bourbon, roi de Navarre — mais de la religion réformée, ce que refusa la Ligue catholique.

Le roi Henri IV a depuis abjuré la religion réformée (Saint-Denis, 1593), été sacré à Chartres et absous par le pape Clément VIII (1595), avant de déclarer la guerre à l'Espagne, qui soutenait la Ligue.

Les chefs de la Ligue se sont soumis l'un après l'autre ; le duc de Mayenne, chef du parti, a traité voici deux ans.

Mercœur, gouverneur de Bretagne, était le dernier à tenir les armes ; le roi est venu en personne réduire cette dernière poche au printemps de cette année.

État des informations

Nous nous en tenons à ce qui est connaissable ce 28 avril : la maison et le gouvernement du duc, le traité d'Angers du 20 mars, la soumission de Briollay du 28 mars et le mariage projeté. Les conditions d'argent sont données selon la rumeur, sous réserve. La bonne foi du duc, que chacun discute, n'est pas chose que nous puissions trancher ; nous ne préjugeons ni de sa fidélité à venir ni des suites de son ralliement.

Ce que l’on sait

  • Philippe Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, de la maison de Lorraine et parent des Guise, était gouverneur de Bretagne et le dernier grand chef de la Ligue à tenir les armes contre le roi.
  • Par son mariage avec Marie de Luxembourg, héritière du duché de Penthièvre, il tenait de grandes terres en Bretagne.
  • Il gouverna la province depuis Nantes après 1589 et fut soutenu par des troupes espagnoles débarquées sur les côtes bretonnes.
  • Un traité fut conclu à Angers le 20 mars 1598 : le duc remet son gouvernement de Bretagne et rentre dans l'obéissance du roi.
  • Le 28 mars 1598, à Briollay, le duc s'est soumis en personne au roi et lui a prêté serment.
  • Un projet d'union entre Françoise de Lorraine, fille du duc, et César, fils légitimé du roi, fait partie de l'accord.

Ce que l’on ignore

  • On ne peut établir la sincérité du ralliement du duc : s'est-il soumis de bonne foi, ou par nécessité et faute d'appui ?
  • L'issue et l'effet de cette soumission sur la paix du royaume ne sont pas connus à cette heure.
  • Les conditions précises de l'accord (terres, charges, argent) ne sont pas toutes publiques et se rapportent diversement.

Sources historiques utilisées

secondary

Philippe Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur

Notice Wikipédia (FR) consultée pour la biographie du duc : naissance en 1558 à Nomeny, maison de Lorraine et parenté avec les Guise, mariage en 1576 avec Marie de Luxembourg (duché de Penthièvre), gouvernement de Bretagne depuis Nantes, appui des troupes espagnoles, traité d'Angers du 20 mars 1598 et projet d'union de sa fille Françoise avec César, fils légitimé du roi.

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César de Vendôme

Notice Wikipédia (FR) consultée pour le projet de mariage entre César, fils légitimé d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées (duchesse de Beaufort), et Françoise de Lorraine, fille du duc de Mercœur.

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Henri IV (roi de France)

Notice Wikipédia (FR) consultée pour le contexte de la réduction de la dernière poche ligueuse en Bretagne au printemps 1598, la soumission successive des chefs de la Ligue (Mayenne 1596) et la venue du roi en personne.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Portrait au présent d'avril 1598

Le portrait est composé à partir des sources ci-dessus, dans la manière d'un feuillet de nouvelles du temps. Le montant de la compensation et le dessein prêté au duc sur l'ancien duché de Bretagne sont donnés comme rumeurs attribuées, et la sincérité de son ralliement est présentée comme un débat non tranché, non comme un fait.

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