Mercœur, le dernier des Ligueurs
Philippe Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne, était le dernier grand chef de la Ligue à tenir tête au roi. Voici un mois qu'il a traité à Angers ; voici quatre jours qu'il s'est jeté aux pieds d'Henri à Briollay. De la maison de Lorraine, cousin des Guise, appuyé par l'Espagne, il a gouverné sa province presque en prince. Portrait d'un homme qui plie.
On l'appelait, non sans raison, le prince de Bretagne. Depuis la mort du feu roi Henri III, voici bientôt neuf ans, le duc de Mercœur a tenu cette province presque comme un domaine à part, refusant le roi que la loi du sang avait donné au royaume. De tous les chefs qui levèrent les armes pour la Ligue, il est le dernier à rendre les siennes. Beaucoup, ces jours-ci, veulent voir dans sa soumission le terme d'une longue résistance ; nul, pourtant, ne saurait dire ce que vaut le serment d'un homme qui a si longtemps combattu.
Philippe Emmanuel de Lorraine est de haute maison. Né voici trente-neuf ans à Nomeny, en Lorraine, il tient à la maison souveraine de ce duché et compte parmi ses proches les Guise, princes lorrains qui furent l'âme de la Ligue. Son mariage, en 1576, avec Marie de Luxembourg, héritière du duché de Penthièvre, lui a porté de grandes terres en Bretagne et, dit-on, des prétentions à l'ancienne succession ducale de cette province. Sa sœur Louise épousa le feu roi Henri III ; c'est de ce temps qu'il fut fait gouverneur de Bretagne.
Une province tenue contre le roi
À la mort d'Henri III, Mercœur ne reconnut point pour maître le roi de Navarre, prince de la religion réformée. Il fit de Nantes le siège de son gouvernement et arma la province pour la cause catholique. On lui prêtait, disaient ses ennemis, le dessein de relever à son profit l'ancien duché de Bretagne, par le droit de sa femme ; lui-même se donnait pour le défenseur de la foi et des privilèges du pays. Ce qu'il en était au fond de son cœur, on en disputait dès lors, et l'on en dispute encore.
Sa force lui vint pour beaucoup de l'Espagne. Le roi catholique fit débarquer des gens de guerre sur les côtes bretonnes ; ses troupes tinrent le Blavet et d'autres places fortes, d'où elles menaçaient les ports et la navigation. Cet appui étranger, qui soutenait Mercœur, était aussi ce qui le rendait suspect à beaucoup de bons Français, catholiques compris : car nul n'aimait voir l'Espagnol logé aux portes du royaume.
Le dernier à plier
Depuis que le roi a été reçu dans l'Église, sacré à Chartres et absous par le pape, les chefs de la Ligue ont fait leur paix les uns après les autres. Mayenne, chef du parti, s'est soumis voici deux ans. Mercœur, seul, tenait encore, retranché dans sa Bretagne et fort de ses appuis. Le roi a jugé qu'il fallait en finir et est venu en personne réduire cette dernière poche.
Le traité fut conclu à Angers, le 20 mars dernier. Le duc y remet son gouvernement et rentre dans l'obéissance ; le roi, de son côté, lui fait de grandes conditions. On parle d'une compensation en argent considérable — plus de quatre millions de livres, à ce qu'on redit, mais le chiffre court de bouche en bouche et nous ne le garantissons pas. On tient surtout pour arrêté un mariage : Françoise de Lorraine, fille unique du duc et de riche héritage, serait unie à César, fils légitimé que le roi a eu de la duchesse de Beaufort. Par là le sang de Mercœur se mêlerait à celui du roi.
Le 28 de ce mois de mars, à Briollay, près d'Angers, le duc est venu se jeter aux pieds du roi et lui prêter serment. Ceux qui étaient présents rapportent que le roi le releva et le reçut avec bonté. Ainsi le dernier des chefs ligueurs a mis bas les armes.
Un ralliement dont on pèse le prix
On mesure, dans le royaume, ce que coûte cette soumission autant que ce qu'elle vaut. Elle rend au roi une province entière et lui ôte le dernier parti armé qui lui tînt tête au-dedans. Mais elle se paie cher, en terres, en argent et en alliance, et l'on murmure déjà que le roi achète la paix plus qu'il ne la commande. D'autres répondent qu'une province gagnée sans nouveau sang répandu vaut bien les conditions qu'on y met.
Reste la question que nul ne tranche : le duc s'est-il rendu de bonne foi, ou par nécessité, faute d'appui et d'argent pour poursuivre ? Un homme qui a tenu neuf ans ne se dépouille pas sans arrière-pensée, disent les uns ; un serment prêté au roi devant témoins engage l'honneur d'un prince, répondent les autres. Nous rapportons ces propos sans les faire nôtres.