Portrait | Louis Capet, un roi pris dans une tempête plus grande que lui
Le couperet est tombé hier matin sur la place de la Révolution. Avant que les pamphlets ne se disputent sa mémoire, nous avons voulu regarder l’homme : non le roi du procès, mais ce prince appliqué et pieux que ses proches disaient lent à vouloir, plus heureux à la chasse ou à son établi qu’au conseil. Portrait, sans complaisance ni acharnement, d’un caractère et de ses goûts.
Paris, ce 22 janvier. La foule d’hier s’est dispersée, l’échafaud démonté, et déjà chacun se hâte de juger le mort. Nous voudrions, avant cela, nous arrêter un instant sur l’homme qu’il fut, dans la mesure où l’on peut le connaître : ses études, ses goûts, son humeur, ce que rapportaient de lui ceux qui l’avaient approché. Ni éloge ni réquisitoire ; un portrait, tenu à ce qui peut s’établir.
Louis-Auguste de France était né à Versailles le 23 août 1754, troisième fils du dauphin. Rien, à sa naissance, ne le désignait au trône : il venait après ses aînés, et l’on ne formait point pour le pouvoir un cadet de cette sorte. Ce sont les deuils qui l’y portèrent. La mort de son frère aîné, puis celle de son père, le firent dauphin à la fin de l’année 1765, alors qu’il n’avait pas encore onze ans. Il monta sur le trône en 1774. On a souvent dit qu’il y était venu sans y avoir été préparé comme on prépare un héritier ; le fait, du moins, est qu’il n’y avait pas été destiné d’abord.
Sa formation, pourtant, ne fut pas négligée. On lui donna des maîtres, et il s’y montra studieux. Il apprit la géographie et l’histoire, les mathématiques et la physique, le latin et plusieurs langues vivantes — l’italien, l’allemand, et jusqu’à l’anglais, ce qui n’était pas commun à la cour. De toutes ces matières, c’est la connaissance des pays et des cartes qui paraît l’avoir le plus retenu. On rapporte qu’il aimait les globes et les relevés, suivait avec passion les voyages de découverte et les progrès de la marine, et savait, mieux qu’un autre prince, où se trouvaient les terres et les mers dont on lui parlait. Pour un souverain, ce goût de la cartographie n’était pas le moindre des mérites.
L’homme passait pour pieux, et sincèrement. Élevé dans la religion catholique avec soin, il en observait les devoirs sans ostentation mais sans relâche, et l’on s’accorde à dire que cette foi tenait chez lui une grande place. Ceux qui l’ont assisté à ses derniers moments en ont, dit-on, témoigné encore ; mais sans même invoquer la fin, c’est un trait que de longue date on lui prêtait.
Sur son caractère, le jugement le plus répandu — une appréciation, non une science — est celui d’une certaine timidité, et d’une lenteur à se résoudre. On le disait embarrassé dans le commerce des hommes, peu fait pour l’éclat et la repartie, enclin à différer ses volontés et à se laisser conduire par de plus prompts que lui. Ses partisans y voyaient de la douceur et de la prudence, ses adversaires de la faiblesse et de l’irrésolution. Ces deux lectures disent plus de ceux qui les portent que du cœur d’un homme, lequel échappe au jugement de la gazette.
Où le voyait-on à son aise ? À cheval, d’abord, et le fusil à la main. La chasse fut sa passion la plus connue : il y consacrait des journées entières, en tenait registre, et l’on assure qu’il s’y délassait des contraintes de sa charge comme nul plaisir de cour n’eût su l’en délasser. À cela s’ajoutait un goût plus singulier, qui a beaucoup fait jaser : celui de la serrurerie et de la mécanique. On lui prêtait un atelier, des outils, le plaisir d’ajuster des pièces et de monter des serrures de sa main. Que ce goût convînt mal, aux yeux de plusieurs, à la majesté d’un trône, c’est ce qu’on a souvent répété ; il n’en disait pas moins un penchant véritable pour les ouvrages de la main et les choses de l’art mécanique.
De sa maison, on connaît au moins ceci. En 1770, il épousa l’archiduchesse Marie-Antoinette, fille de la maison d’Autriche — union conclue par procuration à Vienne le 19 avril, puis célébrée à Versailles le 16 mai, et c’est cette dernière date que l’on tient ici pour celle des noces. Le mariage devait sceller le rapprochement de la France et de l’Autriche, ces deux maisons longtemps ennemies ; on sait combien, par la suite, on reprocha à la reine ses attaches autrichiennes. De cette union naquirent plusieurs enfants. Parmi ceux qui vivent, on compte une fille et ce jeune garçon, Louis-Charles, que les partisans de la monarchie tiennent déjà, depuis hier, pour leur roi.
Voilà l’homme, autant qu’on le peut saisir aujourd’hui : appliqué plus que brillant, pieux, lent à vouloir, plus heureux au grand air ou à l’établi que dans le conseil, et qui se trouva, presque par accident de naissance, à la tête du royaume au moment où il s’ébranlait tout entier. Quant à savoir si un autre caractère eût changé le cours des choses, ou si nulle main n’eût retenu cette tempête, c’est une question que nous laissons à de plus savants, et que ce jour, à coup sûr, ne permet pas de résoudre.