Koutouzov, le vieux général du Tsar, vu de Paris
Qui est cet homme prudent que l'on dit avoir conseillé l'attente et que le jeune Alexandre a écarté ? Les cercles diplomatiques parisiens brossent le portrait d'un général hors du commun — et d'un état-major russe profondément divisé.
Depuis que les premières dépêches d'Austerlitz ont commencé à circuler dans les salons de Paris, un nom revient avec insistance sous la plume des attachés militaires et dans les propos des diplomates bien informés : celui de Mikhaïl Illarionovich Koutouzov. Non pas comme l'artisan d'une victoire — cette gloire appartient à Sa Majesté l'Empereur —, mais comme l'homme qui, dit-on, avait vu venir le désastre et conseillé en vain la prudence.
Un vétéran des guerres turques
Koutouzov, que l'on nomme parfois « Golenichtchev-Koutouzov » dans les gazettes viennoises, est un général de soixante ans environ, rompu aux guerres de Turquie et aux campagnes de Pologne. Il porte, assure-t-on, les marques de plusieurs blessures graves reçues au service de l'Empire des Tsars : une renommée d'homme du métier, forgée dans la boue des tranchées, et non dans les antichambres des palais. C'est là sa force et, peut-être, ce qui l'a perdu aux yeux de son souverain.
L'avertissement que le Tsar n'a pas écouté
Car c'est ici que les rumeurs deviennent les plus vives, et il convient de les rapporter comme telles. Selon plusieurs sources concordantes — des officiers autrichiens réfugiés à Vienne, des courriers interceptés, des nouvelles relayées par nos correspondants — le général aurait, dans les jours précédant la bataille, plaidé pour une retraite ordonnée et pour l'attente de renforts russes encore en marche. L'Empereur Alexandre, jeune, impatient, et soucieux d'en découdre avec Napoléon, aurait choisi d'écouter le général autrichien Weyrother, dont le plan de manœuvre offensive a conduit les armées coalisées à leur ruine.
Que Koutouzov ait réellement formulé ces objections, et dans quels termes, demeure à Paris une affaire d'interprétation. Nul ici n'a eu accès aux délibérations du conseil de guerre qui s'est tenu, dit-on, la veille du combat. Certains affirment que le vieux général s'est tu, résigné, sachant ses avertissements inutiles ; d'autres qu'il a protesté avec énergie. Ce qui semble moins contesté, c'est que le dispositif retenu n'était pas le sien.
Vu de Paris, Koutouzov incarne un type bien connu dans les états-majors européens : le général expérimenté que la jeunesse du pouvoir préfère écarter. Alexandre Ier, monté sur le trône à vingt-quatre ans il y a à peine quatre années, n'est pas le premier souverain à se méfier des vieux soldats plus attachés à la prudence qu'à la gloire. Ce contraste entre l'ardeur impétueuse du Tsar et la réserve calculée de son commandant en chef est, aux yeux des observateurs parisiens, l'une des clés du désastre d'Austerlitz — plus encore que la vaillance des troupes françaises, si réelle soit-elle.
L'énigme d'un état-major opaque
Il serait pourtant hasardeux de conclure de cette affaire que la carrière de Koutouzov est définitivement compromise. Les généraux capables sont rares dans toutes les puissances, et les Tsars le savent. Un homme qui a conduit des campagnes victorieuses contre les Ottomans, qui connaît les steppes comme ses contemporains connaissent les boulevards de Saint-Pétersbourg, ne se congédie pas sur un caprice. Nous ignorons, à l'heure où nous écrivons, quelle suite Alexandre entend donner à cette défaite et quelle place il réserve à celui qui avait, peut-être, raison trop tôt.
Ce portrait restera nécessairement incomplet. L'état-major russe reste, pour les observateurs occidentaux, une institution opaque, où les intrigues de cour se mêlent aux querelles de doctrine, et où les renseignements parviennent filtrés, tardifs, souvent contradictoires. Mais si l'histoire d'Austerlitz est aussi, comme on commence à le murmurer, l'histoire d'un avertissement ignoré, alors le nom de Koutouzov mérite que l'on s'y attarde.