Jean sans Peur, duc de Bourgogne : un prince de fer tombé sur un pont
On l’appelait « sans Peur », et il avait porté ce surnom comme une bannière. Le voici mort, frappé à Montereau au cours d’une entrevue qui devait sceller la paix du royaume. Avec lui s’en va le seigneur le plus puissant et le plus redouté de France — celui-là même qui, voici douze ans, avait fait tomber sous le couteau, une nuit de novembre, le propre frère du roi. Portrait d’un homme dont nul, de son vivant, ne sut jamais s’il était le sauveur ou le fléau du royaume.
Il est des morts qui ferment une querelle et d’autres qui en ouvrent une plus grande. On ne sait encore, à cette heure, de quelle sorte sera celle du duc Jean de Bourgogne, tué à Montereau le 10 de ce mois sur le pont où il était venu trouver Monseigneur le dauphin. Mais d’une chose on peut être assuré : nul prince, depuis longtemps, n’aura tenu en sa main autant de pouvoir, ni divisé autant les cœurs.
Car cet homme que l’on portait en terre fut tout à la fois le plus grand feudataire de la couronne et l’auteur du forfait qui, douze ans durant, a saigné le royaume. Le pleurer ou s’en réjouir, chacun à Paris, à Dijon, à Bourges, le fait selon son parti. Nous ne trancherons pas ce que nul ne saurait trancher ; nous dirons seulement quel homme fut ce duc, et par quels chemins il était parvenu là où la mort l’a saisi.
Né voici quelque quarante-huit ans, fils de Philippe le Hardi et héritier d’une maison que les largesses des rois avaient faite presque l’égale du trône, Jean recueillit à la mort de son père, en 1404, le duché de Bourgogne, les comtés de Flandre, d’Artois et de Bourgogne, et un train de prince que bien des souverains lui eussent envié. De ce vaste héritage il fit aussitôt un levier sur les affaires du royaume.
Un surnom gagné chez les Turcs
Le surnom de « sans Peur » lui vint, dit-on, des champs lointains de Hongrie. Jeune, du vivant de son père, il avait pris la croix et marché contre le Turc ; et lorsque l’armée chrétienne fut taillée en pièces devant Nicopolis, voici quelque vingt-trois ans, il s’y était, assure-t-on, conduit avec une hardiesse telle qu’il en garda le renom, quoiqu’il y eût été pris et qu’il fallût payer pour lui une rançon considérable.
Ce nom-là, qu’on lui prête depuis lors, ne mentait pas sur le caractère de l’homme. On l’a connu froid, dur, peu enclin aux égards, sûr de son droit et lent à pardonner. Là où son cousin d’Orléans était tout d’éclat, de fêtes et de prodigalité, Jean était de calcul et de silence ; et l’on a vu, à la suite, lequel des deux savait le mieux frapper.
La nuit de la rue Vieille-du-Temple
Tout ce qui a déchiré le royaume depuis douze ans tient en une nuit : celle du 23 novembre 1407, en Paris, rue Vieille-du-Temple. Louis, duc d’Orléans, frère unique du roi notre sire et maître alors du Conseil, regagnait son logis lorsqu’une bande d’hommes embusqués se jeta sur lui, le désarçonna et le mit à mort à coups de hache et d’épée, lui tranchant la main avant de l’achever. Le crime fait, les meurtriers se dispersèrent et l’on chercha en vain leurs maîtres.
Quelques jours, on accusa les ennemis du dehors ; puis le duc de Bourgogne, voyant le soupçon se resserrer, fit ce que nul n’attendait : il avoua. Bien plus, il assuma. Il avait, dit-il, fait occire son cousin pour le bien du roi et du royaume, et fit soutenir publiquement, par la bouche d’un clerc nommé maître Jean Petit, que la chose était non un crime mais un acte de justice, puisqu’on pouvait, selon lui, mettre à mort le tyran. Ce fut, dans la mémoire de tous, l’instant où la rivalité de deux princes devint la guerre de deux partis : les Bourguignons d’un côté, et de l’autre ceux que l’on nomme Armagnacs, du nom du comte qui prit en main la vengeance des Orléans.
On a beaucoup blâmé ce forfait, et beaucoup, pourtant, l’ont applaudi. Car Louis d’Orléans pressurait le peuple d’impôts, et le duc de Bourgogne, en le faisant tomber, sut se poser en défenseur des petites gens. Le sang d’un prince, à Paris, lui valut une faveur populaire dont peu de seigneurs ont joui.
Le maître de Paris et les bouchers
De cette faveur, le duc Jean fit une arme. Le roi notre sire étant, on le sait, sujet à de longues absences de l’esprit, le pouvoir gisait à terre, et qui savait s’appuyer sur Paris tenait le royaume. Or Paris aimait le duc de Bourgogne ; et le duc s’appuya sur Paris, sur ses métiers, et singulièrement sur la puissante confrérie des bouchers et la menue gent qui les suivait.
On a vu, voici six ans, jusqu’où pouvait monter cette alliance. Au printemps de 1413, le commun de la ville, mené par des hommes des halles et de l’écorcherie — on retient le nom d’un certain Caboche, dont on a tiré celui de « Cabochiens » —, se souleva, prit la Bastille, mit la main sur des officiers du roi et imposa par la rue une grande ordonnance de réforme. Le duc de Bourgogne couvrait ce mouvement, qui servait sa cause ; mais la violence du peuple effraya bientôt les bourgeois eux-mêmes, et le vent tourna. La réforme fut cassée, les meneurs pourchassés, et le duc dut quitter la ville où les Orléanais rentrèrent.
La roue, depuis, n’a cessé de tourner d’un parti à l’autre, Paris passant de main en main au gré des massacres. L’an dernier encore, en 1418, les gens du duc rentrèrent dans la capitale, et l’on y égorgea force Armagnacs, jusqu’au comte Bernard qui en était la tête. À ce jeu sanglant, le duc Jean fut tour à tour le proscrit et le maître, mais jamais il ne lâcha tout à fait sa prise sur la ville.
Entre deux rois, le calcul d’un troisième
Pendant que Français s’entr’égorgeaient, l’Anglais débarquait et moissonnait nos provinces. Le roi d’Angleterre tient aujourd’hui la Normandie et menace le cœur du royaume ; et chacun, dans nos discordes, s’est demandé de quel côté penchait le duc de Bourgogne. La vérité est qu’il pencha surtout du sien propre. Il a parlementé avec l’Anglais quand il y trouvait son avantage, et s’en est gardé quand il craignait d’y perdre la faveur du peuple de France, qui hait l’étranger.
C’est cette ambiguïté même qui faisait sa force et son péril. Trop puissant pour qu’on se passât de lui, trop redouté pour qu’on lui fît confiance, il tenait la balance entre les deux couronnes sans se livrer à aucune. Beaucoup, dans le royaume, le tenaient pour le seul homme capable de refaire l’union des Français contre l’Anglais ; beaucoup d’autres ne voyaient en lui que l’ennemi du dauphin et le meurtrier d’un fils de France.
Montereau, ou la dette de sang
Cet été, pourtant, la nécessité semblait avoir rapproché les ennemis. Devant l’Anglais qui avance, le duc de Bourgogne et le dauphin avaient juré de s’accorder, et l’on avait pris des sûretés de part et d’autre. C’est pour confirmer cette paix que le duc Jean se rendit, le 10 de ce mois, à l’entrevue de Montereau, sur le pont qui franchit l’Yonne, où l’attendait Monseigneur le dauphin entouré de ses gens.
Ce qui s’y passa, nul ne l’établit encore avec sûreté, et les deux camps en font des récits qui s’opposent en tout. Ce qui est certain, c’est que les paroles tournèrent à l’algarade, que les épées sortirent, et que le duc tomba sous les coups des gens du dauphin — on nomme parmi eux le sire Tanneguy du Chastel. Les Bourguignons crient à la trahison et au guet-apens ; ceux du dauphin parlent d’une rixe et se défendent d’avoir prémédité le meurtre. Nous ne saurions, à cette heure, dire où est le vrai.
Il en est qui ne peuvent s’empêcher de voir dans cette fin comme un retour des choses. Le duc avait fait tomber, une nuit de Paris, le frère du roi ; le voici tombé, un jour de Montereau, devant le fils du roi. Le couteau de 1407 et l’épée de 1419 se répondent d’étrange façon, et l’on murmure déjà que le sang d’Orléans a été payé du sang de Bourgogne. Mais qu’on se garde d’y voir une justice : c’est un malheur de plus, et de tous le plus lourd, car le seul prince qui pût peut-être réunir les Français vient de mourir de la main des Français.
Ce que laisse un tel homme
Que restera-t-il du duc Jean ? Un fils, Philippe, qui recueille aujourd’hui la Bourgogne, la Flandre et tout ce vaste apanage, et dont on attend de savoir vers quel parti il se tournera. Une maison plus puissante que jamais, et une rancune neuve, à vif, qui ne demandera qu’à se venger.
Et, dans le souvenir des gens, l’image trouble d’un prince que l’on ne sait comment nommer. Sauveur du peuple pour les uns, qui le pleurent comme un père ; assassin d’un fils de France pour les autres, qui ne le pleurent point. Il fut un homme de fer dans un temps de fer, et il est mort comme il avait frappé : par surprise, sur un pont, au milieu d’une paix jurée.