Guy de Chauliac, le médecin qui regarde le mal en face
Tandis que tant de mires et de physiciens d’Avignon ont fui ou se sont terrés, le chirurgien du pape, maître Guy de Chauliac, est demeuré au chevet des mourants. Atteint lui-même de la grande mortalité, il en a réchappé, et nous rapporte ce qu’il a vu de ses yeux : un mal qui se montre sous deux visages, et qu’il décrit avec la froideur d’un homme de l’art, sans se vanter d’en connaître le remède.
On parle beaucoup, par ces temps de deuil, de ceux qui ont pris la fuite : les riches sur leurs chevaux, les juges hors de leurs sièges, et — l’on ose à peine l’écrire — des médecins qui, devant le mal, ont fermé leur porte et quitté la ville. À Avignon, où la mortalité sévit depuis l’entrée de cet an et ne désarme point, un nom revient pourtant dans la bouche des gens, et c’est celui d’un homme resté : maître Guy de Chauliac, chirurgien attaché à la personne du Saint-Père.
Nous l’avons fait approcher et questionner, car il est de ceux, rares, qui ont vu le mal de tout près sans détourner les yeux. Cet homme du Gévaudan, monté du pays de Lozère vers les écoles, n’est pas un faiseur d’horoscopes ni un débitant d’onguents : c’est un homme de métier, fait à l’étude d’Avicenne et de Galien, qui a appris l’anatomie à Montpellier et à Bologne, et que sa science a mené jusqu’au chevet des papes. Quand on lui demande ce qu’est cette pestilence, il ne promet rien, ne jure de rien, et commence par dire ce qu’il a vu.
Car telle est sa manière, qui tranche sur les criées de place publique : il regarde, il compte, il décrit. Et ce qu’il décrit fait froid dans le dos, parce qu’il le donne pour vrai et non pour effrayer.
Un homme du Gévaudan au chevet des papes
Maître Guy est né, dit-on, en pays de Lozère, du côté de Chaulhac, de petites gens, et c’est par la faveur d’une dame du lieu qu’il fut envoyé aux écoles. Il s’y est fait un nom : maître en médecine à Montpellier, il est allé chercher à Bologne et à Paris cette science des corps que l’on n’apprend qu’en ouvrant les chairs, et que beaucoup, ici, tiennent encore pour audace. On le sait aujourd’hui chapelain et chirurgien du Saint-Père, l’un de ces hommes que le pape garde auprès de lui pour le soin de sa personne.
C’est un titre qui, par ces temps, n’est pas un abri. Quand la mortalité est entrée dans Avignon, beaucoup de ses confrères, gens de robe et de savoir, ont jugé plus sage de s’éloigner ; lui est demeuré, et a continué de visiter les malades. Il ne s’en fait point gloire devant nous : il dit qu’un homme de l’art ne se peut absenter de son art quand le besoin presse, et que la fuite, à ses yeux, est une autre sorte de maladie.
Il y a, dans cette constance, payé son écot. Il avoue, sans détour, avoir été lui-même pris du mal, en avoir porté les marques, et s’en être relevé — par quelle grâce ou quel remède, il ne le décide pas. « J’en ai réchappé », dit-il seulement, et l’on sent qu’il tient cette survie pour un sursis plutôt que pour une victoire.
Deux visages d’un même mal
Ce que maître Guy apporte de neuf, et qui mérite d’être consigné, c’est qu’il distingue dans la pestilence non pas une, mais deux formes, qu’il a vues se succéder. La première, dit-il, a régné les premiers temps, au plus fort de l’hiver : une fièvre continue, et avec elle le crachement de sang. Celle-là est la plus prompte et la plus terrible : l’homme qu’elle saisit, à l’ordinaire, ne passe pas le troisième jour.
La seconde, qui dure depuis et tient le reste du temps, se reconnaît à la fièvre, elle aussi continue, mais surtout aux bosses qui se lèvent sous la chair : des glandes enflées, des apostumes durs et noirâtres, qui poussent aux aisselles et aux aines. Celle-ci laisse un peu plus de répit — cinq jours, dit-il, le plus souvent, avant que le malade ne succombe. Mais le répit n’est qu’apparent, car de l’une comme de l’autre, peu se relèvent.
Sur la manière dont le mal se prend, maître Guy ne cache pas son trouble. Il le tient pour d’une contagion telle qu’il n’en a point vu de pareille : non seulement, dit-il, on l’attrape à demeurer sous le même toit qu’un malade, mais, assure-t-il, le seul regard porté de l’un sur l’autre suffirait à le communiquer — et plus encore lorsqu’il y a crachement de sang. C’est, à l’entendre, comme si le mal voyageait par l’air même qui passe d’un visage à l’autre.
L’air corrompu et le ciel pour témoins
D’où vient un tel fléau ? Ici, maître Guy parle comme un homme de son art, c’est-à-dire avec prudence. La cause prochaine, dit-il, est dans l’air : un air vicié, corrompu, chargé de mauvaises vapeurs, que les poumons reçoivent et qui altère les humeurs du corps — ce sang, cette bile, cette pituite dont l’équilibre fait notre santé, et dont le dérangement nous tue. Le mal, à l’entendre, serait d’abord une corruption qui gagne du dehors au dedans.
Mais d’où vient, à son tour, que l’air se corrompe ainsi sur des contrées entières ? Là, comme les autres maîtres, il lève les yeux vers le ciel. On parle beaucoup, parmi les physiciens, d’une conjonction des grands astres survenue voici trois ans — Saturne, Jupiter et Mars rassemblés —, dont l’influence aurait empoisonné l’air d’en haut et préparé de loin la mortalité d’en bas. Maître Guy ne récuse pas cette lecture des cieux, qui est de bonne doctrine et qu’enseignent les écoles ; il y joint, comme tout chrétien, la main de Dieu, dont nul ne sait s’il châtie ou s’il éprouve.
Ce qu’il refuse, en revanche, c’est de promettre. On le presse de remèdes : il parle de purifier l’air par le feu, de saigner pour décharger le corps des humeurs en excès, de régler le boire et le manger, de fuir les lieux gâtés. Ce sont là, dit-il, les armes de son art, et il les emploie ; mais il ajoute, et l’aveu est rare, qu’il a vu mourir aussi bien les soignés que les délaissés, et qu’un médecin honnête doit savoir où s’arrête son pouvoir.
Soigner quand soigner ne sauve pas
C’est peut-être en cela que maître Guy mérite le plus d’être nommé : non qu’il ait trouvé le remède — il dit lui-même n’en point tenir de sûr —, mais qu’il soit resté à l’ouvrage quand l’ouvrage ne sauvait pas. On rapporte que c’est lui qui aurait conseillé au Saint-Père, pour le garder du mal, de se tenir retiré, entre deux grands feux entretenus, et de fermer sa chambre aux visites : précaution d’homme de l’art, qui sait que l’air est le porteur du mal et qu’il faut le purifier ou s’en défendre.
On l’a vu aussi, ce qui étonne et que d’aucuns blâment, ouvrir des corps de trépassés pour chercher dans les chairs la trace du mal — pratique hardie, qui n’est point de tout le monde, et qui dit assez sa volonté de savoir plutôt que de deviner. À ceux qui s’en scandalisent, il répond que la science des corps ne s’acquiert pas autrement, et que c’est servir les vivants que d’interroger les morts.
Nous le quittons sans qu’il ait rien promis. Il ne dit pas que le mal cédera, ni quand, ni comment ; il dit qu’il continuera de visiter ses malades tant qu’il tiendra debout, et de noter ce qu’il observe pour ceux qui viendront après. Par les temps que nous vivons, où chacun cherche un coupable et un présage, cette parole d’un homme qui regarde le mal en face, sans le grossir ni le farder, n’est pas la moindre des consolations.