Le Bâtard d’Orléans, qui tient la ville
Pendant que son demi-frère le duc Charles languit aux mains des Anglais, c’est Jean, bâtard d’Orléans, qui mène la défense de la cité assiégée. Portrait d’un capitaine de vingt-six ans, blessé à la journée des Harengs, sur qui repose, avec Gaucourt, La Hire et Xaintrailles, le sort des murs d’Orléans.
On l’appelle ici simplement « le Bâtard ». Sans malice : à Orléans, le mot dit la naissance, non l’injure. Jean, bâtard d’Orléans, est l’homme sur qui s’appuie la ville depuis que les Anglais ont planté leurs bastilles autour de ses murs, à l’automne dernier. Le duc Charles, son frère de père, est prisonnier outre-Manche depuis la male journée d’Azincourt ; le cadet, lui, est resté, et c’est lui qu’on voit chaque jour aux remparts.
Sa naissance dit l’étrangeté de cette défense. Il est fils naturel de feu Louis, duc d’Orléans — ce prince que l’on fit assassiner dans une rue de Paris voici plus de vingt ans —, né d’une dame nommée Mariette d’Enghien. Élevé pourtant dans la maison d’Orléans aux côtés des enfants légitimes, il porte le sang du duc sans en porter le titre. De ce sang, il tient une chose au moins : la ville assiégée est l’apanage des siens, et la défendre, c’est défendre le bien de son frère captif.
Les gens de guerre qui l’ont vu commander en disent qu’il n’a pas l’emportement d’un La Hire ni la fougue d’un Xaintrailles, mais le coup d’œil et la patience qu’il faut pour tenir une place. À Montargis, voici deux ans, on le créditait déjà d’avoir desserré l’étau anglais avec une poignée d’hommes contre un parti bien plus nombreux. Depuis, sa réputation de capitaine ne s’est plus démentie parmi les gens du dauphin Charles.
Le commandement de la défense, il ne le tient pas seul. Raoul de Gaucourt, vieux serviteur de la maison, gouverne la place et en règle l’ordinaire ; La Hire et Poton de Xaintrailles mènent les sorties et harcèlent les bastilles ; le Bâtard, lui, fait le lien et porte le poids des décisions. C’est tout un métier des armes, éprouvé, qui tient Orléans — et c’est ce métier-là qu’il faut avoir en mémoire à l’heure où l’on annonce, par les routes du sud, l’approche de la Pucelle.
Blessé à la journée des Harengs
Le mois de février a failli coûter cher au Bâtard. En plein carême, alors qu’un convoi anglais montait de Chartres vers les assiégeants, chargé de harengs et de vivres maigres pour le temps de pénitence, les gens d’Orléans sortirent à sa rencontre du côté de Rouvray. L’affaire tourna mal : la surprise manqua, les Anglais se retranchèrent derrière leurs chariots et repoussèrent les nôtres. On y perdit plusieurs capitaines, et l’on parle de cinq à six cents morts du côté du roi de Bourges.
Le Bâtard fut de ceux que l’on releva blessés. À ce qu’on rapporte, il fut atteint dès le premier choc et n’échappa qu’à grand-peine à la mêlée. La blessure ne l’a pas tenu longtemps éloigné des murs : on l’a revu commander dans les semaines qui ont suivi. Mais cette « journée des Harengs » a laissé Orléans plus seule, et plus rude la tâche de celui qui la garde.
Le défenseur et la Pucelle
On parle beaucoup, ces jours-ci, de la fille venue de Lorraine, que l’on nomme la Pucelle, et que le dauphin Charles aurait, dit-on, autorisée à marcher vers Orléans avec l’armée de secours. Elle dit être envoyée pour délivrer la ville ; beaucoup, ici, veulent y croire, et son nom court déjà de bouche en bouche sur les remparts.
Qu’elle relève les courages, nul ne le conteste ; ce qu’elle pèsera dans la conduite des armes, nul ne le sait encore. Car la défense, jusqu’à ce jour, n’a pas reposé sur des voix ni des présages, mais sur des hommes de métier : le Bâtard, Gaucourt, La Hire, Xaintrailles. Si la place a tenu tout l’hiver, c’est par leurs soins. Le crédit qu’on prêtera à la Pucelle ne saurait faire oublier qui, durant ces longs mois, a tenu Orléans debout.
Reste un point que l’on ne dira pas tout haut, mais que chacun sait : le Bâtard défend ici le bien de son frère prisonnier. Tant que Charles d’Orléans demeure aux mains des Anglais, c’est au cadet d’incarner la maison. Cette fidélité-là, plus que tout présage, explique peut-être l’obstination avec laquelle il garde les murs.
Les lecteurs réagissent
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Voilà l’homme qui tient la ville pendant que le duc Charles, son frère, languit prisonnier des Anglais depuis Azincourt. Vingt-six ans, blessé à Rouvray, et toujours aux remparts. Qu’on lise ce portrait à ceux qui doutent d’Orléans.
Le Bâtard, oui, en voilà un qui connaît son métier, et Gaucourt, et La Hire, et Xaintrailles. Des soldats. C’est sur ces quatre-là que repose la ville, qu’on se le dise, et pas sur les rêves qu’on nous vend depuis quelques semaines.
« Bâtard » n’est point injure à Orléans, c’est vrai, on le dit avec respect. Reste qu’il tient la ville depuis l’automne sans avoir pu rouvrir le pont. Dieu lui donne les vivres qu’il lui faut, le cœur, il l’a déjà.
Un vaillant capitaine ET une envoyée du Ciel qui marche vers nous : voilà que Dieu nous donne les deux à la fois. Comment ne pas croire qu’Orléans sera sauvée ?