Raymond Desèze, l’avocat qui a plaidé l’impossible
On l’appelait pour des causes ordinaires ; on l’a appelé pour la plus extraordinaire de toutes. Avec MM. Tronchet et de Malesherbes, l’avocat Raymond Desèze a pris en charge la défense de Louis Capet devant la Convention. Le 26 décembre, c’est lui qui a porté la parole à la tribune. Portrait de l’homme qui a accepté de plaider ce que tant d’autres refusaient.
On retient, ces jours-ci, le nom des juges, celui des orateurs, celui de l’accusé. On parle moins de ceux qui se sont tenus à ses côtés et qui, pendant quelques semaines, ont eu pour seule tâche de le défendre. Parmi eux, un homme dont le nom était, voici peu, inconnu de la plupart des Parisiens : Raymond Desèze, avocat. C’est à lui qu’est revenue la charge de porter la parole à la tribune de la Convention, et c’est de lui que nous voulons, ce matin, tracer le portrait.
Desèze n’est pas un homme de Cour. Né à Bordeaux, il s’est fait dans cette ville une réputation d’avocat, à force de causes plaidées et d’une parole qu’on dit nette et soutenue. Le barreau de Guyenne le comptait parmi ses meilleurs ; on vantait sa facilité, sa mémoire, l’ordre qu’il savait mettre dans une affaire embrouillée. Rien, dans cette carrière de province montée à Paris, ne le désignait à la tâche qui lui est échue. Il était de ces hommes de robe qui font leur métier sans que l’Histoire les remarque.
Or la défense de Louis Capet n’allait pas de soi. On sait qu’elle avait d’abord été proposée à M. Target, avocat de renom, qui s’est récusé. C’est dans ces circonstances que les regards se sont tournés vers d’autres noms. Le roi déchu, à qui la Convention reconnaissait le droit de se choisir des conseils, retint trois hommes. Le premier, M. Tronchet, jurisconsulte de près de soixante-dix ans, versé comme peu dans le droit ancien, et qui se targuait d’être resté toute sa vie étranger à la Cour. Le deuxième, M. de Malesherbes, vieillard de soixante et onze ans, ancien ministre de la Maison du roi, qui s’était offert de lui-même par une lettre au président de l’assemblée, disant vouloir se dévouer à cette fonction si le roi le choisissait. Le troisième fut Desèze.
On rapporte qu’il reçut notification de sa désignation le 16 décembre. Dix jours, à peine, le séparaient de l’audience où il devrait parler. Dix jours pour prendre connaissance d’un dossier immense, pour démêler des dizaines de chefs d’accusation, pour bâtir l’ordre d’un discours dont chacun mesurait qu’il serait écouté de toute la France. La tâche eût accablé bien des hommes faits à de plus grandes scènes. On dit qu’il y travailla sans relâche, et qu’à la fin il ne dormait plus.
Le 26 décembre, il parut à la barre. Son plaidoyer, dont chacun s’entretient encore, s’attacha d’abord à une question qui passe toutes les autres : la Convention avait-elle le droit de juger ? Desèze soutint qu’elle ne le pouvait sans se faire en même temps accusatrice et juge — qu’on ne saurait être l’un et l’autre, et que là gisait un vice qui entachait tout le reste. On lui prête, à ce moment, ces mots restés dans bien des mémoires : qu’il cherchait parmi les conventionnels des juges, et n’y voyait que des accusateurs. La formule a frappé ; nous la rapportons telle qu’on nous la redit, sans pouvoir en garantir le mot à mot.
Sur le fond des charges, il s’employa à les diviser pour mieux les écarter. Il distingua, dit-on, ce qui était antérieur à la Constitution ou couvert par l’amnistie ; ce dont les ministres, et non le roi, portaient selon lui la responsabilité ; ce qui touchait aux correspondances avec l’étranger, qu’il rejeta sur les frères de Louis et sur des intrigues conduites hors de lui. Il contesta que les preuves fussent faites, là où on les disait acquises. C’était, dans le langage du barreau, plaider pied à pied — refuser de céder un seul terrain, fût-il le plus disputé.
On peut s’étonner qu’un homme ait accepté pareille charge. Défendre Louis Capet, dans ce moment, ce n’était pas plaider une cause comme une autre : c’était s’exposer, attacher son nom à celui d’un accusé que beaucoup tenaient déjà pour condamné. Desèze le savait. Ses deux confrères le savaient aussi, le vieux Malesherbes plus que tout autre, qui n’ignorait rien du péril où il se jetait. Aucun des trois ne reculait pour autant. Il y a, dans cette obstination de robins à défendre l’indéfendable, quelque chose qui tient moins à la personne du roi qu’à l’idée qu’un accusé, quel qu’il soit, a droit à une parole pour lui.
Que restera-t-il de ce plaidoyer ? Il n’a pas suffi à détourner la sentence, et nous savons aujourd’hui ce qu’il en a été. Mais un défenseur n’est pas comptable du verdict ; il l’est de la défense. Desèze a parlé pour un homme que peu osaient défendre, dans une enceinte qui ne lui était pas favorable, et il a dit ce qu’il croyait devoir dire. C’est, pour un avocat, le seul honneur qui vaille, et nul ne lui contestera celui-là.
De l’homme lui-même, on sait peu de chose au fond. Ni l’éclat des grandes charges, ni la familiarité des cabinets ; un avocat de province monté à Paris, qu’un hasard terrible a placé un instant au centre de tout. Il y a quelques semaines, son nom ne disait rien à personne. Il restera attaché, désormais, à l’une des causes dont on parlera le plus longtemps. C’est beaucoup pour un homme qui ne demandait, sans doute, qu’à plaider de bonnes causes et à n’être point connu.