Davout, l'aile droite qui tint contre tous
Pendant que les aigles de Soult s'abattaient sur le plateau de Pratzen, un homme seul avec son corps retenait, des heures durant, la masse des Russes et des Autrichiens. Le maréchal Davout, trente-cinq ans, inconnu du grand public, vient de forger son nom dans le bronze.
Il est des hommes que la gloire évite parce qu'elle les trouve trop silencieux. Le maréchal Louis-Nicolas Davout est de ceux-là. Pendant que Murat chargeait en grande pompe à la tête de sa cavalerie, pendant que Lannes menait ses divisions avec cette fougue qui lui vaut les ovations des salons, Davout commandait, calculait, tenait. À Austerlitz, c'est son aile droite qui porta le poids le plus cruel du dispositif impérial — et qui ne plia pas.
Le monde militaire connaît peu cet officier originaire d'Annoux, dans l'Yonne, né en mai 1770 d'une famille de petite noblesse provinciale. Il entra à l'École royale militaire de Brienne — la même qui forma Bonaparte — et en sortit, dit-on, avec la même rigueur obstinée qui fait aujourd'hui sa réputation. Lieutenant-colonel dès 1792, il traversa les tempêtes de la Révolution sans être emporté, ce qui est en soi un mérite. Les campagnes d'Égypte, sous le commandement du général Bonaparte, l'affermirent encore : on y apprend la sobriété, la patience, la méfiance des dépêches trop brillantes.
Maréchal d'Empire depuis mai 1804, Davout commande le IIIe Corps de la Grande Armée. C'est à lui qu'échut, dans la nuit du 1er au 2 décembre, l'une des tâches les plus périlleuses qu'un général puisse recevoir : marcher depuis Vienne, couvrir plus de cent lieues en quarante-huit heures à peine, et arriver à temps pour constituer l'aile droite d'un dispositif que l'Empereur n'avait pas encore entièrement révélé à ses lieutenants.
La marche forcée, ou l'art de forcer l'impossible
Ceux qui ont vu arriver les régiments de Davout au matin d'Austerlitz décrivent des soldats épuisés, les pieds en sang, qui se mirent néanmoins en ligne sans un murmure. C'est ici que se mesure la différence entre une troupe bien commandée et une troupe disciplinée au sens profond du terme. Le IIIe Corps ne se composait pas seulement d'hommes courageux — tous les corps en comptaient ; il se composait d'hommes qui faisaient confiance à leur chef parce que ce chef ne leur promettait jamais plus qu'il ne tenait.
On rapporte que Davout dort peu, mange frugalement, et que ses ordres de marche sont réputés pour leur précision mathématique. Aucune fantaisie, aucun effet de manche : chaque heure de halte est comptée, chaque lieue calculée par rapport à l'objectif. Cette rigueur que ses soldats subissent le ressentent aussi, dans le feu, comme une forme de protection. Un homme qui planifie aussi scrupuleusement ne les expose pas à l'inutile.
Tenir l'aile droite : la part obscure de la victoire
Le plan de l'Empereur reposait sur une feinte : laisser l'ennemi croire que l'aile droite française était faible, l'inviter à l'attaquer massivement, puis frapper au centre sur le plateau de Pratzen pendant que ce flanc résistait. Davout devait donc non point vaincre, mais tenir — ce qui est parfois plus exigeant que d'avancer. Face à lui : des colonnes russes et autrichiennes en surnombre, animées de la certitude que cette aile allait céder.
Elle ne céda pas. Pendant des heures, les régiments du IIIe Corps repoussèrent les assauts, défendirent le village de Telnitz puis celui de Sokolnitz, se replièrent avec ordre quand il le fallut, et reprirent chaque fois le terrain concédé. Quand Soult eut emporté Pratzen et que l'étau se referma sur les flancs ennemis, c'est en partie grâce à cette aile droite intacte que la manœuvre de débordement put s'achever.
Dans les rapports officieux qui circulent à Paris depuis l'annonce de la victoire, on lit beaucoup les noms de Soult, de Murat, de Bernadotte. Davout y figure moins souvent. Ce silence est injuste, mais il lui ressemble : le maréchal de l'Yonne n'a jamais semblé courir après les acclamations. À ceux qui lui demandent ce qu'il pense de la gloire, il répondrait sans doute, selon le mot qu'on lui prête volontiers, qu'elle se mérite par le travail avant de se recevoir par l'éloge.
Un maréchal dans l'ombre des flamboyants
Le contraste est frappant avec certains de ses pairs. Murat, beau-frère de l'Empereur, possède une prestance que les gravures ne rendent qu'imparfaitement ; il entre dans les villes à cheval, vêtu comme un prince oriental, et la foule acclame. Lannes porte sur lui quelque chose d'ardent qui électrise les troupes à l'instant de l'assaut. Davout, lui, ne fait pas d'effet. Il inspecte, il corrige, il consigne. Les hommes de son corps le craignent et, dit-on, le respectent d'une façon plus durable que la ferveur.
C'est peut-être cela, la marque de fabrique de ce maréchal : une autorité qui ne cherche pas à séduire. Dans une armée où les généraux se font parfois poètes de leur propre épopée, Davout écrit des rapports. Mais ces rapports, précis et implacables, arrivent toujours à l'heure. Et à Austerlitz, son aile droite aussi.