Caius Julius Caesar, l’adversaire qui bâtit des murs là où nous cherchons la bataille
Nul dans l’oppidum ne l’a vu de près. On le connaît par les marchands, par les otages rendus, par les peuples qui ont plié : sept hivers qu’il revient, chaque fois plus nombreux. De cette réputation se dégage un homme déroutant — non pas le foudre de guerre qu’on imaginait, mais un patient, un terrassier, un chef qui préfère le mur à la charge et l’attente à l’assaut.
Du haut de nos remparts, on cherche des yeux le chef romain, et on ne le trouve pas. Il est là, quelque part dans le labyrinthe de terre et de bois qui nous ceinture, mais aucun d’entre nous ne saurait dire son visage. Nous ne le connaissons que par ouï-dire : ce qu’en rapportent les marchands qui remontaient la Saône avant la guerre, les otages que ses camps ont fini par rendre, les ambassades revenues de ses quartiers d’hiver, et surtout les peuples qui ont plié devant lui et qui, depuis, répètent son nom avec un mélange de rancune et d’effroi. Tout ce que nous croyons savoir de Caius Julius Caesar nous vient donc de bouches qui l’ont approché, jamais des nôtres — et le plus souvent de bouches romaines, ou d’alliés qu’il a su gagner. Autant dire que la prudence s’impose, à commencer par les nombres : quand on nous dit ses légions, ses cavaliers, la longueur de ses lignes, ce sont ses gens qui comptent, et un vainqueur ne se diminue jamais.
De tout ce que l’on se raconte se dégage pourtant une même sensation, tenace. Voilà sept saisons que cet homme est chez nous. Il est venu la première fois, dit-on, pour « protéger » ses amis éduens d’une menace venue de l’est, et il n’est jamais reparti. Chaque automne on l’a cru rentré vers l’Italie ; chaque printemps il a reparu, plus nombreux, avec de nouvelles légions levées on ne sait où. On attendait un guerrier, un de ces chefs qui jouent tout dans le fracas d’une journée. On a découvert autre chose : un bâtisseur, un homme qui remue la terre, qui coupe les bois, qui creuse et qui dresse, et qui semble tenir le temps pour un allié plus sûr que le courage.
Sept saisons qu’on se raconte
Refaisons le compte, tel qu’il court de bouche en bouche. Il y a sept étés, il tombe sur les Helvètes en marche à travers le pays éduen et les brise du côté de Bibracte ; ceux qui en revinrent parlent d’un carnage et d’un peuple entier renvoyé chez lui par les chemins. La même saison, il se retourne vers l’est et rejette au-delà du Rhin le Germain Arioviste et ses Suèves, qui pourtant faisaient trembler jusqu’aux Séquanes. L’année suivante, il porte la guerre chez les peuples du nord, ces Belges réputés les plus durs de toute la Gaule : on dit que les Nerviens, surpris près d’une rivière, faillirent l’emporter et l’acculèrent au pire, avant qu’il ne se ressaisisse et ne les écrase presque jusqu’au dernier.
Puis vinrent les Vénètes, ce peuple de la mer dont on croyait les places imprenables parce que la marée les défend : il fit construire des vaisseaux, alla les chercher sur leur propre élément et les soumit. On l’a vu franchir le Rhin et entrer chez les Germains. On assure même qu’une autre saison, repartant de nos côtes, il a passé la mer pour toucher l’île de Bretagne, cette terre au bout du monde dont les nôtres ne parlent qu’à demi-mot. À l’entendre raconter par ceux qui reviennent, rien ne l’arrête longtemps : ni les fleuves, ni les forêts, ni la mer.
Qu’on ne s’y trompe pourtant : cet homme peut être battu, et il l’a été. Les Éburons d’Ambiorix lui ont infligé, voici deux hivers, un désastre dont ses propres gens n’aiment pas parler — des cohortes entières prises au piège et anéanties. Et ce printemps même, tout près d’ici, devant les hauteurs de Gergovie, l’Arverne l’a fait reculer et lui a coûté cher : la nouvelle en a couru dans toute la Gaule et a soulevé les peuples encore hésitants. La leçon est double. On peut le vaincre un jour. Mais il revient toujours le lendemain, et c’est là toute la difficulté. Aujourd’hui, c’est autour de notre oppidum qu’il a refermé son étau.
L’homme qui emporte sa muraille
Ce qui frappe le plus, chez cet adversaire, c’est qu’il ne se sépare jamais de ses murs. Les otages rendus et les marchands le décrivent tous de la même façon : à chaque halte, ses soldats ouvrent la terre, plantent un fossé, dressent un talus et une palissade, et bâtissent le soir même un camp régulier, toujours pareil, avant de dormir. De sorte qu’on ne surprend jamais une armée romaine au repos : elle campe comme dans une place forte, fût-ce pour une seule nuit. Là où nos guerriers dorment sous les étoiles, confiants dans leur bras, lui dort derrière un rempart qu’il refait chaque jour.
On raconte encore que, voulant montrer aux Germains ce dont Rome est capable, il n’a pas cherché de gué ni de barques : il a jeté un pont sur le Rhin, un ouvrage de bois planté à même le fleuve, l’a traversé, s’est promené sur l’autre rive, puis a repassé le pont et l’a détruit. Il n’avait rien à conquérir là-bas ; il avait un message à porter. Voyez ce que nous savons faire, disait cet ouvrage : nous domptons même le fleuve que vous croyiez infranchissable. Voilà l’homme. Ce qui, chez un autre, serait prouesse de guerre est chez lui démonstration froide.
Autour d’Alésia, il recommence, à une échelle qui laisse muet. Il ne nous assiège pas seulement : il s’enferme lui-même. Ceux qui ont vu ses travaux d’en haut parlent d’une double enceinte, l’une tournée vers nous, l’autre tournée vers la plaine, comme s’il craignait autant ce qui pourrait venir de dehors que ce que nous tenterions du dedans. Le détail de ces lignes, d’autres l’ont dit mieux que moi ; ce que je veux marquer, c’est le tempérament qu’elles trahissent. Un homme qui, pour prendre une colline, se bâtit une seconde colline de terre autour de la première ; qui préfère se murer que combattre ; qui, là où nous cherchons la bataille, cherche à la rendre inutile.
La clémence, son arme la plus froide
On lui prête une autre habitude, plus troublante encore que ses murs : il épargne volontiers qui se rend, et il s’arrange pour qu’on le sache. Le chef d’une cité vient à lui, dépose les armes, livre des otages ? Souvent il le renvoie chez lui, lui laisse son rang, parfois le comble. Et la chose se répète de village en village, portée par ceux-là mêmes qu’il a graciés. Deux lectures s’affrontent, ici, autour de nos feux. Les uns y voient une douceur réelle, plus clémente que la coutume romaine, qui d’ordinaire vend les vaincus ou les passe au fil de l’épée. Les autres n’y voient qu’un calcul glacé : la clémence est encore une machine de siège, celle qu’il met en batterie avant les autres, pour s’épargner l’assaut.
« Aux Aduatuques il a souri, puis il les a vendus », grommelle un vieux qui a connu les guerres du nord. Car pour un camp comme le nôtre, qui a tout parié sur l’union des peuples, cette clémence affichée est un poison lent. Pardonner à l’un, c’est tenter tous les autres. C’est faire miroiter à chaque cité, dans l’heure du doute, qu’il reste une porte ouverte pour qui traite à part. C’est récompenser, sous les yeux de tous, celui qui trahira le premier. Ses murs enferment nos corps ; sa douceur, elle, travaille nos alliances.
On mesure alors combien cet adversaire diffère de l’idée qu’on s’en faisait. On l’attendait cruel, il se montre patient ; on le croyait pressé d’en découdre, il temporise ; il tue par milliers quand il le faut, mais il pardonne haut et fort quand cela le sert mieux. Le même homme, tour à tour terrible et clément, et jamais l’un sans que l’autre y trouve son compte.
Le temps, son meilleur allié
Il y a, au fond, deux façons de faire la guerre qui s’affrontent sous ces murs. La nôtre veut que tout se décide en un jour : on charge, on rompt l’ennemi, on l’emporte par l’élan et la bravoure, et l’on rentre. La sienne consiste à ne rien risquer que le nécessaire et à laisser le temps faire l’ouvrage. Autour d’Alésia, il ne cherche pas le choc : il a fermé toutes les issues et il attend. Il sait ce que nous savons aussi, mais que nous préférons taire : dans une place assiégée, l’ennemi le plus sûr n’est pas le légionnaire, c’est la faim. Chaque jour qui passe sans bataille est un jour qu’il a gagné sans combattre.
Toute la question de cet automne tient donc en une phrase. Le secours arrivera-t-il avant que le temps ne joue pour lui ? Les cavaliers partis appeler la Gaule ont franchi ses lignes ; on dit que les peuples se rassemblent, qu’une grande armée se lève. Mais nul, dans l’oppidum, ne sait où elle en est, ni quand elle paraîtra sur les hauteurs de la plaine. Entre cette armée qu’on espère et la faim qui monte dans nos réserves, c’est une course dont l’issue nous échappe.
De cet homme, en vérité, nous connaissons la réputation, pas l’avenir. Nous savons ses sept campagnes, ses fleuves franchis, ses peuples pliés, ses revers aussi. Nous ignorons ce qu’il fera de ces murs qu’il a dressés autour des nôtres, et si ces lignes tiendront le jour où la Gaule frappera dessus. Personne, ni sous nos remparts ni dans son camp, ne peut dire aujourd’hui qui, du terrassier romain ou du courage gaulois, aura eu raison de l’autre. Le prétendre, ce serait écrire avec une certitude que nul ne possède.
Les lecteurs réagissent depuis l’oppidum
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Ceux qui parlent déjà de négocier n’ont rien compris. Si Alésia tient, les peuples verront que Rome peut être arrêtée.
Tenir, oui. Mourir enfermés pour prouver une phrase, non. La prudence n’est pas toujours une trahison.
LA PRUDENCE A DES SANDALES ROMAINES.
On dit que les secours approchent. Qui les a vus ? À quelle distance ? Combien de feux ? Les présages ne remplacent pas les éclaireurs.
ON SORT. ON CASSE LES PIEUX. ON RENTRE. SIMPLE.
ON SORT. ON CASSE LES PIEUX. ON RENTRE. SIMPLE.
ON SORT. ON CASSE LES PIEUX. ON RENTRE. SIMPLE.
Tout le monde veut l’unité gauloise tant que ce sont les autres qui donnent leurs vivres.
La modération supprime les vrais patriotes mais laisse les prudents expliquer pourquoi il faudrait attendre Rome avec une coupe de vin.