Portrait | Camille Desmoulins, l’orateur du café de Foy
Il y a une semaine, personne ou presque ne connaissait son nom. Depuis dimanche, on se le répète dans les cafés du Palais-Royal : c’est ce jeune avocat, monté sur une table, qui aurait le premier crié « aux armes » et donné le signal. Portrait d’un homme de vingt-neuf ans, obscur la veille, que quelques minutes de tribune ont jeté au milieu de la rue.
On le décrit jeune, presque maigre, le verbe haut et l’œil vif. Camille Desmoulins n’a pas trente ans : né, dit-on, en Picardie, du côté de Guise, il est venu à Paris faire ses études et y suivre le barreau. Avocat inscrit depuis quelques années, il n’avait jusqu’ici fait parler de lui ni au Palais ni ailleurs ; de ceux, nombreux, qui peuplent les antichambres de la justice sans qu’une cause les distingue. C’est dire combien la scène de dimanche a surpris ceux mêmes qui le connaissaient.
Car le trait que tous rapportent, c’est le contraste. Dans la conversation, l’homme passe pour embarrassé de sa parole : un défaut d’élocution, une langue qui achoppe, dont il aurait souffert depuis l’enfance. On l’imaginerait plutôt taiseux. Et voilà que, monté sur une table du café de Foy, devant une foule pressée dans le jardin du Palais-Royal, ce même homme aurait trouvé un débit, une force, un emportement que rien n’annonçait. L’émotion, à ce qu’on dit, aurait délié ce que la timidité nouait.
Le moment, il est vrai, s’y prêtait. La nouvelle du renvoi de M. Necker venait de courir la ville, et avec elle l’inquiétude : qu’allait-on faire d’un peuple inquiet, sinon le réduire ? C’est là, dit-on, que le jeune avocat aurait lancé son mot le plus fort, présentant le renvoi du ministre comme le tocsin d’une « Saint-Barthélemy des patriotes » — c’est-à-dire la menace d’un massacre prémédité de ceux qui tiennent pour les idées nouvelles. La comparaison, terrible, a porté : elle nommait une peur que beaucoup portaient sans la dire.
À ce signal, rapporte-t-on, il aurait appelé les bourgeois de Paris à prendre les armes et invité la foule à se reconnaître à une marque commune. On parle d’un ruban, d’une couleur — le vert, dit-on, couleur d’espérance — voire de feuilles arrachées aux arbres du jardin et fixées aux chapeaux en guise de cocarde. Nous rapportons ce détail tel qu’il nous revient, de bouche en bouche, sans pouvoir le tenir pour assuré : la cohue était grande, les témoins diffèrent, et nul procès-verbal ne fut tenu sur une table de café.
Ce qui frappe, au fond, c’est qu’un particulier sans charge ni renom ait pu, en quelques phrases, donner le ton d’une journée. Desmoulins n’est ni député, ni officier, ni gens de naissance ; rien ne le désignait à la tribune. Il était de ces jeunes hommes de plume et de robe qui fréquentent les galeries du Palais-Royal, lisent les gazettes, discourent du gouvernement et n’avaient, jusqu’ici, d’autre auditoire que leurs pareils. La rue, dimanche, lui en a donné un autre.
Nous écrivons son nom avec mesure. La foule grandit toujours celui qu’elle a entendu ; demain, d’autres voix réclameront leur part de cette journée, et il n’est pas sûr que la première ait été la plus décisive. Ce que l’on peut dire, à cette heure, est plus modeste et plus vrai : un jeune avocat obscur, gêné de sa parole dans le privé, s’est trouvé, un dimanche d’orage, l’organe d’une émotion plus grande que lui. On ne sait pas ce qu’il deviendra. On sait seulement qu’avant-hier on ignorait jusqu’à son existence, et qu’aujourd’hui on prononce son nom.