← Retour à l’édition Portrait

Portrait | Camille Desmoulins, l’orateur du café de Foy

Il y a une semaine, personne ou presque ne connaissait son nom. Depuis dimanche, on se le répète dans les cafés du Palais-Royal : c’est ce jeune avocat, monté sur une table, qui aurait le premier crié « aux armes » et donné le signal. Portrait d’un homme de vingt-neuf ans, obscur la veille, que quelques minutes de tribune ont jeté au milieu de la rue.

La rédaction 15 juillet 1789, 15h00 6 min de lecture

On le décrit jeune, presque maigre, le verbe haut et l’œil vif. Camille Desmoulins n’a pas trente ans : né, dit-on, en Picardie, du côté de Guise, il est venu à Paris faire ses études et y suivre le barreau. Avocat inscrit depuis quelques années, il n’avait jusqu’ici fait parler de lui ni au Palais ni ailleurs ; de ceux, nombreux, qui peuplent les antichambres de la justice sans qu’une cause les distingue. C’est dire combien la scène de dimanche a surpris ceux mêmes qui le connaissaient.

Car le trait que tous rapportent, c’est le contraste. Dans la conversation, l’homme passe pour embarrassé de sa parole : un défaut d’élocution, une langue qui achoppe, dont il aurait souffert depuis l’enfance. On l’imaginerait plutôt taiseux. Et voilà que, monté sur une table du café de Foy, devant une foule pressée dans le jardin du Palais-Royal, ce même homme aurait trouvé un débit, une force, un emportement que rien n’annonçait. L’émotion, à ce qu’on dit, aurait délié ce que la timidité nouait.

Le moment, il est vrai, s’y prêtait. La nouvelle du renvoi de M. Necker venait de courir la ville, et avec elle l’inquiétude : qu’allait-on faire d’un peuple inquiet, sinon le réduire ? C’est là, dit-on, que le jeune avocat aurait lancé son mot le plus fort, présentant le renvoi du ministre comme le tocsin d’une « Saint-Barthélemy des patriotes » — c’est-à-dire la menace d’un massacre prémédité de ceux qui tiennent pour les idées nouvelles. La comparaison, terrible, a porté : elle nommait une peur que beaucoup portaient sans la dire.

À ce signal, rapporte-t-on, il aurait appelé les bourgeois de Paris à prendre les armes et invité la foule à se reconnaître à une marque commune. On parle d’un ruban, d’une couleur — le vert, dit-on, couleur d’espérance — voire de feuilles arrachées aux arbres du jardin et fixées aux chapeaux en guise de cocarde. Nous rapportons ce détail tel qu’il nous revient, de bouche en bouche, sans pouvoir le tenir pour assuré : la cohue était grande, les témoins diffèrent, et nul procès-verbal ne fut tenu sur une table de café.

Ce qui frappe, au fond, c’est qu’un particulier sans charge ni renom ait pu, en quelques phrases, donner le ton d’une journée. Desmoulins n’est ni député, ni officier, ni gens de naissance ; rien ne le désignait à la tribune. Il était de ces jeunes hommes de plume et de robe qui fréquentent les galeries du Palais-Royal, lisent les gazettes, discourent du gouvernement et n’avaient, jusqu’ici, d’autre auditoire que leurs pareils. La rue, dimanche, lui en a donné un autre.

Nous écrivons son nom avec mesure. La foule grandit toujours celui qu’elle a entendu ; demain, d’autres voix réclameront leur part de cette journée, et il n’est pas sûr que la première ait été la plus décisive. Ce que l’on peut dire, à cette heure, est plus modeste et plus vrai : un jeune avocat obscur, gêné de sa parole dans le privé, s’est trouvé, un dimanche d’orage, l’organe d’une émotion plus grande que lui. On ne sait pas ce qu’il deviendra. On sait seulement qu’avant-hier on ignorait jusqu’à son existence, et qu’aujourd’hui on prononce son nom.

Le contexte

Le renvoi de M. Necker, contrôleur général des finances populaire, a été connu à Paris dans les premiers jours du mois et a vivement alarmé l’opinion.

Les jardins et galeries du Palais-Royal sont depuis des mois un foyer de discours et de pamphlets, où des orateurs improvisés haranguent la foule à l’abri de la juridiction ordinaire.

La « Saint-Barthélemy » désigne le massacre des protestants de 1572 : l’évoquer, c’est agiter le spectre d’une tuerie organisée contre un parti.

État des informations

Ce portrait est daté du 15 juillet 1789. Il s’en tient à ce que l’on peut savoir à chaud d’un homme inconnu la semaine passée, sans préjuger de ce qu’il deviendra ni du sort de la journée du 12.

Ce que l’on sait

  • Un jeune avocat nommé Camille Desmoulins a harangué la foule au Palais-Royal, près du café de Foy, le 12 juillet.
  • Son appel aux armes a suivi l’annonce du renvoi de M. Necker.
  • Il était, avant ces journées, un homme obscur, sans renom public.

Ce que l’on ignore

  • La teneur exacte de ses paroles, faute de tout compte rendu écrit pris sur le moment.
  • La part réelle de son discours dans le déclenchement de la journée, par rapport aux autres orateurs du Palais-Royal.
  • Ce que cet homme deviendra et le rôle qu’il tiendra par la suite.

Sources historiques utilisées

secondary

Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, t. I, livre I, chap. VI « Insurrection de Paris » (12-13 juillet 1789)

Jules Michelet

Récit consulté pour les journées des 12 et 13 juillet : nouvelle du renvoi de Necker le 12 au matin, Desmoulins au café de Foy (épée, pistolet, appel aux armes, feuille au chapeau), bustes de Necker et d’Orléans portés en deuil, charge de Lambesc aux Tuileries, barrières brûlées, pillage de Saint-Lazare et ses farines, milice de 48 000 hommes et cocarde bleu et rouge, comité permanent des électeurs.

secondary

Camille Desmoulins — Encyclopédie Larousse

Notice encyclopédique consultée pour la harangue du 12 juillet 1789 : « il appelle aux armes la foule réunie dans le jardin du Palais-Royal en arborant une cocarde verte, couleur de l’espérance, et en annonçant que la Cour prépare une “Saint-Barthélemy des patriotes” » — corrobore l’attribution du mot « Saint-Barthélemy des patriotes » et le signe de ralliement vert (couleur de l’espérance).

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale des journées de juillet 1789

Les scènes de rue et le déroulé horaire sont plausibles mais reconstitués à chaud : le détail des heures et des responsabilités n’est connu que par des récits ultérieurs et parfois contradictoires.

Articles liés

Entretien

Entretien | Un Garde française rallié : « On nous avait fait jurer de garder le roi ; ce jour-là, nous avons gardé Paris »

Un soldat du rang des Gardes françaises, passé du côté des assaillants, raconte l’assaut de l’intérieur du mouvement : la consigne rompue, le régiment qui bascule, les canons des Invalides traînés à bras d’hommes, et la fusillade dont il jure ne pas savoir qui l’a ouverte. Un long entretien à chaud, dans l’incertitude de ce qui va suivre.

16 juillet 178916 min