Bonaparte, le général dont chacun attend autre chose
Pour les uns, il est le sabre nécessaire à la République. Pour d’autres, un risque en uniforme. Sa force politique tient précisément à cette ambiguïté.
Bonaparte revient toujours précédé d’un récit. D’Italie, il avait rapporté l’image du jeune général qui fait plier les vieux équilibres. D’Égypte, il revient avec une aventure plus confuse, mais son prestige survit à ce que les détails pourraient affaiblir. Dans une République lassée des directeurs, un nom victorieux vaut parfois plus qu’un programme. Et ce nom, il ne faut pas l’oublier, est celui d’un homme de trente ans.
C’est l’Italie qui a fait la légende. Voici plus de trois ans, on confiait à un général presque inconnu une armée mal payée, mal équipée, tenue pour secondaire. En quelques mois, il en a fait l’instrument d’une campagne foudroyante. Le pont de Lodi, l’affaire d’Arcole, la victoire de Rivoli sont devenus des noms que l’on cite comme autant de preuves. Il a battu les Autrichiens, imposé la paix de Campo-Formio et fait entrer en France, avec les traités, des convois de tableaux, de statues et d’argent. Un général qui rapporte des victoires et remplit les caisses ne se juge pas comme les autres.
L’expédition d’Égypte laisse une impression plus trouble. On a d’abord su la prise de Malte, le débarquement, la bataille livrée sous les Pyramides. Puis les nouvelles se sont faites rares et mauvaises : la flotte détruite à Aboukir, l’armée coupée de la France, une marche en Syrie arrêtée devant Saint-Jean-d’Acre. Surtout, le général est ici tandis que ses soldats sont restés là-bas, le commandement laissé au général Kléber. Certains le disent à mi-voix : a-t-on le droit de quitter une armée qu’on a conduite si loin ? La question circule, mais elle n’entame pas, pour l’instant, l’image du vainqueur d’Italie.
Le retour lui-même a tourné au triomphe. Débarqué à Fréjus voici un mois, il a remonté la Provence et la vallée du Rhône vers Paris. Partout, ou presque, des foules l’ont attendu, acclamé, illuminé les villes sur son passage. Ce n’était pas l’accueil d’un fugitif, mais celui d’un homme dont on espère quelque chose. Cette ferveur populaire, plus encore que les dépêches, dit ce que Bonaparte représente aujourd’hui : une attente.
Ce matin, il parle en protecteur des Conseils. La formule est habile. Elle place l’armée au service de la représentation nationale, non au-dessus d’elle. Elle permet aux civils qui l’entourent de croire qu’ils utilisent une force sans lui abandonner la politique. C’est peut-être vrai. C’est peut-être l’illusion centrale de la journée.
Bonaparte plaît aux hommes d’ordre parce qu’il promet la décision. Il inquiète les républicains sourcilleux parce qu’il résume trop de choses en une seule personne : la gloire militaire, la popularité, la vitesse, le secret. Les régimes faibles aiment les sauveurs ; ils découvrent parfois trop tard que les sauveurs ont leur propre idée du salut.
Rien ne permet encore d’affirmer ce qu’il fera de son commandement. Il peut être le bras d’une révision voulue par d’autres. Il peut devenir davantage. Ce flou explique son efficacité. Chacun projette sur lui le Bonaparte dont il a besoin : soldat de la loi, arbitre, recours, menace.
La journée de Brumaire dira peut-être si le général accepte de rester dans le rôle que les institutions lui donnent. Pour l’heure, il avance dans un espace que la République a elle-même ouvert : celui où la légalité demande à l’armée de la sauver.
Les lecteurs réagissent au 18 brumaire
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Si les Conseils doivent être déplacés pour délibérer sans pression, qu’on les déplace. La République n’est pas un club bruyant.
Quand on commence à sauver la République loin du peuple, il ne reste bientôt que les soldats pour applaudir.
Bonaparte a sauvé l’Italie pendant que certains apprenaient à écrire des motions. Laissez travailler ceux qui savent décider.
Je suis profondément attaché à la légalité républicaine, raison pour laquelle je trouve préoccupant tout cela. Très préoccupant.
Votre amour soudain pour la Constitution de l’an III est touchant.
J’attends simplement de savoir si demain les rues seront calmes et si les paiements continueront. Le reste est littérature de clubs.
Évidemment on censure dès qu’on rappelle 1793. La modération protège les directeurs et les sabres.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.