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Bonaparte, le général dont chacun attend autre chose

Pour les uns, il est le sabre nécessaire à la République. Pour d’autres, un risque en uniforme. Sa force politique tient précisément à cette ambiguïté.

Julien Prairial 18 brumaire an VIII 8 min de lecture

Bonaparte revient toujours précédé d’un récit. D’Italie, il avait rapporté l’image du jeune général qui fait plier les vieux équilibres. D’Égypte, il revient avec une aventure plus confuse, mais son prestige survit à ce que les détails pourraient affaiblir. Dans une République lassée des directeurs, un nom victorieux vaut parfois plus qu’un programme. Et ce nom, il ne faut pas l’oublier, est celui d’un homme de trente ans.

C’est l’Italie qui a fait la légende. Voici plus de trois ans, on confiait à un général presque inconnu une armée mal payée, mal équipée, tenue pour secondaire. En quelques mois, il en a fait l’instrument d’une campagne foudroyante. Le pont de Lodi, l’affaire d’Arcole, la victoire de Rivoli sont devenus des noms que l’on cite comme autant de preuves. Il a battu les Autrichiens, imposé la paix de Campo-Formio et fait entrer en France, avec les traités, des convois de tableaux, de statues et d’argent. Un général qui rapporte des victoires et remplit les caisses ne se juge pas comme les autres.

L’expédition d’Égypte laisse une impression plus trouble. On a d’abord su la prise de Malte, le débarquement, la bataille livrée sous les Pyramides. Puis les nouvelles se sont faites rares et mauvaises : la flotte détruite à Aboukir, l’armée coupée de la France, une marche en Syrie arrêtée devant Saint-Jean-d’Acre. Surtout, le général est ici tandis que ses soldats sont restés là-bas, le commandement laissé au général Kléber. Certains le disent à mi-voix : a-t-on le droit de quitter une armée qu’on a conduite si loin ? La question circule, mais elle n’entame pas, pour l’instant, l’image du vainqueur d’Italie.

Le retour lui-même a tourné au triomphe. Débarqué à Fréjus voici un mois, il a remonté la Provence et la vallée du Rhône vers Paris. Partout, ou presque, des foules l’ont attendu, acclamé, illuminé les villes sur son passage. Ce n’était pas l’accueil d’un fugitif, mais celui d’un homme dont on espère quelque chose. Cette ferveur populaire, plus encore que les dépêches, dit ce que Bonaparte représente aujourd’hui : une attente.

Ce matin, il parle en protecteur des Conseils. La formule est habile. Elle place l’armée au service de la représentation nationale, non au-dessus d’elle. Elle permet aux civils qui l’entourent de croire qu’ils utilisent une force sans lui abandonner la politique. C’est peut-être vrai. C’est peut-être l’illusion centrale de la journée.

Bonaparte plaît aux hommes d’ordre parce qu’il promet la décision. Il inquiète les républicains sourcilleux parce qu’il résume trop de choses en une seule personne : la gloire militaire, la popularité, la vitesse, le secret. Les régimes faibles aiment les sauveurs ; ils découvrent parfois trop tard que les sauveurs ont leur propre idée du salut.

Rien ne permet encore d’affirmer ce qu’il fera de son commandement. Il peut être le bras d’une révision voulue par d’autres. Il peut devenir davantage. Ce flou explique son efficacité. Chacun projette sur lui le Bonaparte dont il a besoin : soldat de la loi, arbitre, recours, menace.

La journée de Brumaire dira peut-être si le général accepte de rester dans le rôle que les institutions lui donnent. Pour l’heure, il avance dans un espace que la République a elle-même ouvert : celui où la légalité demande à l’armée de la sauver.

Le contexte

Bonaparte est revenu d’Égypte quelques semaines avant le 18 brumaire.

Son prestige militaire contraste avec l’usure du Directoire.

État des informations

Ce portrait est daté du 18 brumaire an VIII et ne préjuge pas de ce qui se jouera à Saint-Cloud.

Ce que l’on sait

  • La campagne d’Italie (Lodi, Arcole, Rivoli) et la paix de Campo-Formio ont fait de Bonaparte un général célèbre.
  • L’expédition d’Égypte a connu des succès (Malte, les Pyramides) puis de graves revers (flotte détruite à Aboukir, échec devant Saint-Jean-d’Acre).
  • Bonaparte a débarqué à Fréjus le mois dernier et a rejoint Paris, acclamé sur sa route.
  • Il a trente ans.

Ce que l’on ignore

  • L’état réel de l’armée d’Orient laissée en Égypte est mal connu à Paris.
  • Les intentions politiques de Bonaparte dans la crise du jour restent indéterminées.

Sources historiques utilisées

primary

Le Moniteur universel, an VIII

Repère de presse et de vocabulaire politique, à lire avec prudence dans un contexte de contrôle de l’information.

secondary

Napoléon ou le mythe du sauveur

Jean Tulard

Repère moderne sur la construction politique du rôle de Bonaparte.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale du 18 brumaire

Les scènes de rédaction et de rue sont plausibles, mais reconstituées à partir d’un événement très documenté après coup.

secondary

Les guerres de la Révolution — synthèse, Herodote.net

Vue d’ensemble : bataille des Pyramides puis destruction de la flotte française à Aboukir ; formation de la deuxième coalition autour de la Grande-Bretagne, avec la Russie, l’Empire ottoman puis l’Autriche.

secondary

Campagne d’Italie (1796-1797)

Repère sur les victoires (Lodi, Arcole, Rivoli) et la paix de Campo-Formio qui ont fondé la renommée de Bonaparte.

secondary

Campagne d’Égypte (1798-1801)

Repère sur l’expédition d’Égypte, d’Aboukir à Saint-Jean-d’Acre, et le commandement laissé à Kléber.

Les lecteurs réagissent

Les lecteurs réagissent au 18 brumaire

Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.

11 commentaires
Thermidorien75 18 brumaire an VIII, 18h12

Si les Conseils doivent être déplacés pour délibérer sans pression, qu’on les déplace. La République n’est pas un club bruyant.

👍 219 · 🚩 25
SansCulotteAnII 18 brumaire an VIII, 18h16

Quand on commence à sauver la République loin du peuple, il ne reste bientôt que les soldats pour applaudir.

👍 188 · 🚩 32
SoldatDItalie 18 brumaire an VIII, 18h20

Bonaparte a sauvé l’Italie pendant que certains apprenaient à écrire des motions. Laissez travailler ceux qui savent décider.

👍 302 · 🚩 61
RoyalisteDiscret 18 brumaire an VIII, 18h22

Je suis profondément attaché à la légalité républicaine, raison pour laquelle je trouve préoccupant tout cela. Très préoccupant.

👍 74 · 🚩 19
Thermidorien75 18 brumaire an VIII, 18h24

Votre amour soudain pour la Constitution de l’an III est touchant.

👍 146 · 🚩 7
RentierDuMarais 18 brumaire an VIII, 18h27

J’attends simplement de savoir si demain les rues seront calmes et si les paiements continueront. Le reste est littérature de clubs.

👍 119 · 🚩 14
SansCulotteAnII 18 brumaire an VIII, 18h31

👍 0 · 🚩 83
SansCulotteAnII 18 brumaire an VIII, 18h34

Évidemment on censure dès qu’on rappelle 1793. La modération protège les directeurs et les sabres.

👍 211 · 🚩 49
SoldatDItalie 18 brumaire an VIII, 18h36

BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.

👍 141 · 🚩 36
SoldatDItalie 18 brumaire an VIII, 18h36

BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.

👍 28 · 🚩 11
SoldatDItalie 18 brumaire an VIII, 18h37

BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.

👍 17 · 🚩 10

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