Alexandre Ier, le jeune tsar qui a voulu la bataille
Présent en personne à Austerlitz, l'empereur Alexandre Ier n'a pas encore vingt-huit ans. Les cercles diplomatiques de Paris lui prêtent d'avoir imposé le combat contre l'avis de son vieux commandant Koutouzov, sur la foi du plan de l'Autrichien Weyrother. Portrait — forcément à distance — d'un souverain que l'on dit séduisant, libéral et prompt à en découdre, aujourd'hui replié vers ses frontières.
On ne fait pas aisément, depuis Paris, le portrait d'un souverain qui règne à plus de cinq cents lieues d'ici, sur un empire dont les usages de cour demeurent une énigme pour l'Occident. Ce que l'on croit savoir d'Alexandre Ier de Russie nous vient de trois sources : les bulletins de la Grande Armée, qui sont ceux du vainqueur ; les propos des voyageurs et des diplomates rentrés de l'Est ; et cette rumeur de salon qui, à Paris, habille toujours l'événement plus vite que la vérité ne l'établit.
De cet assemblage se dégage la silhouette d'un prince jeune — il entre dans sa vingt-huitième année —, que l'on dit d'un abord charmant, féru d'idées nouvelles, et que sa présence au milieu des armées coalisées, sur le champ d'Austerlitz, vient de placer au premier rang des adversaires de la France. C'est ce visage-là, celui que Paris se figure, que l'on tente ici de dessiner.
Un prince élevé pour le trône
Alexandre Pavlovitch est né à Saint-Pétersbourg à la fin de l'année 1777. Sa grand-mère, la fameuse impératrice Catherine, l'écarta très tôt de ses parents pour le former elle-même à régner, et l'on assure qu'elle le destinait à lui succéder par-dessus son propre fils. À ses côtés veilla un précepteur venu du pays de Vaud, M. Frédéric-César de La Harpe, homme des Lumières et de conviction républicaine, à qui le jeune prince aurait dû, dit-on, son goût pour les idées libérales dont on le crédite aujourd'hui.
Il est monté sur le trône au printemps de 1801, voici bientôt cinq années, à la mort de l'empereur Paul, son père. Sur les circonstances de cette mort pèse, dans toutes les chancelleries d'Europe, un bruit tenace que rien n'a jamais tranché : on murmure que le vieux souverain ne serait pas mort de sa seule apoplexie, et l'on s'interroge tout bas sur ce que le fils sut, ou ne sut pas, du complot de palais qui emporta le père. Nul n'est en mesure d'y voir clair.
Ce qui semble mieux assuré, c'est que le jeune tsar s'est entouré dès son avènement d'un cercle de familiers de son âge, gagnés comme lui aux réformes : on cite le prince polonais Czartoryski, MM. de Novossiltsev, Stroganov et Kotchoubeï. De ce petit conseil intime on dit grand bien de l'esprit et grand mal de l'expérience. Le portrait qui revient est toujours le même : un souverain séduisant, généreux d'intentions, mais que l'on juge impressionnable, prompt à s'enflammer et lent à s'arrêter à une résolution ferme.
Le tsar sur le champ, ou la volonté d'en découdre
C'est ce prince-là qui a voulu se trouver en personne au milieu de ses armées, en Moravie, aux côtés de l'empereur d'Autriche. Sur ce point les bulletins et la rumeur s'accordent : Alexandre était présent, et le combat s'est livré parce qu'il l'a voulu. Le reste — le détail des délibérations, le partage exact des responsabilités — nous parvient par le seul récit du vainqueur.
Selon la version qui court dans les milieux favorables à l'Empereur, le vieux général Koutouzov, qui commandait les Russes, plaidait pour l'attente : reculer, laisser venir les renforts, et ne pas offrir la bataille à Napoléon sur un terrain choisi par lui. Contre cet avis se serait dressé le parti des jeunes officiers ardents de l'entourage du tsar, pressés d'en finir avec l'usurpateur, et l'on met en avant le nom du prince Dolgorouki. Le plan de manœuvre suivi ne fut pas celui de Koutouzov, mais celui de l'Autrichien Weyrother, dont on dit aujourd'hui à Paris qu'il a mené les coalisés à leur ruine.
À ce parti pressé se rattache un épisode que l'on ne rapporte ici que pour ce qu'il est — un récit venu du camp français. Quelques jours avant la bataille, le prince Dolgorouki aurait été dépêché auprès de Napoléon pour parlementer. L'Empereur, dans cette version, aurait feint l'embarras et l'inquiétude, laissant l'envoyé du tsar repartir persuadé de tenir l'adversaire à sa merci, et le jugeant, dit-on, plein de morgue.
Après la défaite, ce que Paris ignore
Depuis la convention d'armistice signée le 6 de ce mois entre la France et l'Autriche, on tient pour acquis que l'empereur Alexandre, dont l'armée n'était pas partie à cet accord, a néanmoins repris avec ses troupes le chemin de ses frontières. L'armée russe, ébranlée, reflue vers l'est ; le tsar l'accompagne.
Car sur l'homme lui-même, sur ce qu'il éprouve, sur les comptes qu'il demandera à ses généraux et sur les desseins qu'il forme à présent, Paris est réduit aux conjectures. La cour de Saint-Pétersbourg demeure, pour les observateurs occidentaux, une place close, où les nouvelles arrivent tard, filtrées, souvent contradictoires. On ignore quelle part de la défaite le tsar s'attribue, quelle part il fait porter à Weyrother ou à ses jeunes conseillers, et ce qu'il adviendra du vieux Koutouzov écarté.
On y devine un prince encore jeune, plein d'allant et d'ambition, qui a cru pouvoir arrêter Napoléon et s'est heurté à plus fort que lui.