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Au sud de Poitiers, les deux ost se regardent : le prince anglais retranché derrière les haies de Maupertuis

Depuis ce mardi, l’armée du roi Jean fait face, près de Nouaillé, à celle d’Édouard de Galles. Le prince a choisi un coteau planté de vignes et clos de haies, où nos gens d’armes ne peuvent charger à leur aise. Les hérauts vont et viennent, le cardinal de Périgord parle encore de paix, et nul ne sait, ce soir, si l’on combattra demain.

Geoffroy d’Argences 18 septembre 1356, 19h00 4 min de lecture
Enluminure médiévale de la bataille de Poitiers : à gauche les archers anglais décochent leurs flèches, à droite les chevaliers français chargent sous la bannière fleurdelisée, devant les murailles de la ville.
Loyset Liédet (atelier), « La bataille de Poitiers (1356) », enluminure des Chroniques de Froissart, manuscrit de Louis de Gruuthuse, vers 1470-1480 (Bibliothèque nationale de France, ms. Français 2643, f. 207 r°) — domaine public (Wikimedia Commons).

Mande-t-on de l’ost royal, ce mardi au soir, que les deux armées se tiennent désormais en présence, à quelques portées de trait l’une de l’autre, dans la campagne qui s’étend au sud de Poitiers, du côté de Nouaillé et du lieu que l’on nomme Maupertuis. Le roi notre sire Jean, ayant repris les Anglais en chasse après avoir passé la Loire à Blois, les a enfin joints ; et il y a grande presse d’hommes d’armes, de bannières et de chevaux dans tout le pays d’alentour, tant l’ost de France est nombreux.

Le prince Édouard, fils aîné du roi d’Angleterre, qui a mené sa chevauchée depuis la Guyenne en ravageant les terres, n’a point voulu attendre nos gens en rase campagne. Il s’est retranché sur un coteau que la nature et les vignerons du lieu ont rendu malaisé d’accès : haies vives, ceps de vigne, fossés et chemins creux le coupent de toutes parts, en sorte qu’on n’y saurait porter une charge de cavalerie sans rompre les rangs. C’est là, dit-on, sa plus sûre défense, lui qui a si peu de monde au regard de la puissance assemblée sous l’oriflamme du roi.

Toute la journée, hérauts et chevaliers sont allés d’un camp à l’autre, et l’on assure que monseigneur le cardinal Hélie de Talleyrand, de la maison de Périgord, ne cesse de chevaucher entre les deux ost pour empêcher l’effusion du sang chrétien, ainsi qu’il en a charge du pape notre saint-père. On dit le prince anglais disposé à de larges offres pour obtenir un libre passage vers l’Aquitaine. Du côté du roi, l’on tient ces propositions pour trop faibles au prix de l’avantage que Dieu semble nous donner.

Un coteau fait pour la défense

Ceux qui ont approché les lignes ennemies les décrivent assises avec art. Le prince a placé ses archers gallois et anglais aux endroits où nos chevaux devront passer à l’étroit, le long des haies et des entrées de vigne, là où le précédent de Crécy, voici dix ans, nous a appris ce que peut faire leur trait dru sur une chevalerie engagée dans un mauvais terrain. Derrière, ses gens d’armes mis à pied, ses Gascons et sa bannière se tiennent ramassés sur la hauteur.

L’on s’interroge, dans nos rangs, sur la manière d’aborder une telle position. Les uns veulent que l’on charge sans tarder, fiant en notre nombre ; d’autres conseillent d’attendre, d’aller chercher l’ennemi par les flancs, ou de le tenir enfermé jusqu’à ce que le besoin le contraigne à descendre de son coteau. Le conseil du roi en délibère encore à cette heure, et l’on ne saurait dire ce qui en sortira.

Ce qui est certain, c’est la disproportion des forces. Les plus mesurés estiment l’ost de France à quatorze ou seize mille combattants ; ceux du prince ne passeraient guère cinq à six mille, et certains les disent moins encore. Jamais, depuis qu’on guerroie en ce pays contre les Anglais, n’a-t-on vu pareille supériorité du côté des fleurs de lis. C’est de quoi entretenir, dans le camp du roi, une grande espérance.

Les hérauts du cardinal, et la nuit qui vient

Le cardinal de Périgord, dès l’aube et tout au long du jour, a porté de l’un à l’autre des paroles de concorde. On lui prête d’avoir obtenu du prince qu’il rendît certaines places prises en sa chevauchée, et qu’il consentît à une trêve de quelques années, pourvu qu’on le laissât se retirer librement avec son butin. À l’heure où nous écrivons, rien n’est conclu : le roi et les princes de son sang ne se résolvent pas à laisser échapper sans coup férir un ennemi qu’ils tiennent, croient-ils, à leur merci.

Dans le camp anglais, retranché et silencieux derrière ses haies, on devine plus d’inquiétude que d’assurance, à voir un capitaine si renommé se résoudre à parlementer et à offrir tant. Quelques-uns des nôtres murmurent que ses gens souffriraient déjà de la fatigue d’une longue course et seraient mal pourvus de vivres au milieu d’un pays qu’ils ont eux-mêmes brûlé ; mais ce ne sont là que bruits de camp, que rien ne confirme, et le coteau qu’il occupe demeure rude à forcer.

Ainsi, à la tombée du jour, les deux armées veillent l’une devant l’autre, aux feux allumés sur les hauteurs. Nul ne sait si le cardinal trouvera demain les mots pour empêcher la rencontre, ou si l’on en viendra aux mains. On se confesse, on aiguise les armes, on prie. Nous rapporterons, dès qu’il nous sera donné de le savoir, ce que cette nuit et le jour prochain auront décidé.

Le contexte

La guerre dure depuis 1337, le roi d’Angleterre Édouard III revendiquant la couronne de France contre la maison de Valois.

À Crécy (1346) puis à la prise de Calais (1347), la tactique anglaise des archers a déjà mis à mal la chevalerie française.

Le prince Édouard de Galles a lancé sa chevauchée depuis Bergerac au début d’août, ravageant le pays en remontant vers la Loire.

Le roi Jean II, qui règne depuis 1350, a fondé l’Ordre de l’Étoile dont les chevaliers ont juré de ne jamais fuir le champ.

Le cardinal Hélie de Talleyrand-Périgord agit au nom du pape Innocent VI pour tenter d’éviter la bataille.

État des informations

Cette dépêche s’en tient à ce que l’on pouvait savoir au soir du 18 septembre 1356, depuis les abords de l’ost royal. Elle ne préjuge ni d’une bataille ni de son issue, qui demeurent à cette heure entre les mains de Dieu et des hommes.

Ce que l’on sait

  • Les deux armées sont en présence depuis ce 18 septembre au sud de Poitiers, vers Nouaillé et Maupertuis.
  • Le prince Édouard de Galles a pris une position défensive sur un coteau coupé de haies, de vignes et de fossés, gênant la cavalerie.
  • L’ost de France est nettement plus nombreux, estimé à quatorze ou seize mille hommes contre environ cinq à six mille au prince.
  • Le cardinal de Talleyrand-Périgord fait la navette entre les deux camps pour tenter une médiation, le prince offrant des concessions contre un libre passage.

Ce que l’on ignore

  • On ignore si une bataille aura lieu, et quand : la médiation du cardinal est toujours en cours.
  • On ne sait quel parti prendra le conseil du roi : charger, manœuvrer, ou tenir l’ennemi enfermé.
  • L’état réel des vivres et de l’eau dans le camp anglais n’est pas connu de l’ost français.

Sources historiques utilisées

secondary

Bataille de Poitiers (1356) — Wikipédia (FR)

Position défensive du Prince Noir dans la forêt de Nouaillé, terrain de haies, effectifs (14 000-16 000 vs ~6 000), médiation du cardinal de Périgord et concessions offertes.

editorial-reconstruction

Reconstruction éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations à chaud imitent une dépêche envoyée de l’ost royal au soir du 18 septembre 1356 ; aucune issue n’y est anticipée.

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