Qu’on ne laisse pas repartir l’incendiaire : le cri d’un homme du Poitou dont les terres sont en cendres
Mes moissons sont brûlées, mes villages rançonnés, mon menu peuple jeté sur les chemins. Tandis que le cardinal de Périgord chevauche d’un camp à l’autre pour qu’on laisse le prince de Galles s’en aller sain et sauf avec son butin, moi, seigneur de ce pays gâté, je dis mon fait : il n’est ni droit ni honneur à composer avec celui qui a mis tant de terres du roi en cendres.
Je m’appelle Aimery de Vouneuil, chevalier, seigneur de la Boissière, et j’ai ma terre sur la Vienne, entre Châtellerault et Poitiers, sur le chemin même que l’ost du prince anglais vient de suivre. J’écris ceci le cœur plein de colère, au soir de ce dimanche, à quelques lieues des deux armées qui se regardent au sud de la ville. Je n’écris pas pour plaire, mais parce que j’ai vu de mes yeux ce qu’on ne dit pas assez fort à la table des grands.
J’ai vu mes gerbes flamber sur pied, à la fin d’un mois où l’on devait rentrer le blé et non le regarder fumer. J’ai vu mes métairies vidées, mes granges éventrées, mon bétail poussé sur les routes vers les fourrages ennemis. J’ai vu les gens de mes villages payer rançon de leur pauvre avoir pour qu’on ne mît pas le feu à leur toit, et beaucoup n’ont plus, ce soir, que la besace et la peur. Voilà ce que la chevauchée a laissé derrière elle en passant par mon pays.
Et voici ce qui m’a fait prendre la plume, moi qui ne suis point homme de clergie : on parle, ce soir, aux tentes du roi, de laisser celui qui a fait tout ce mal s’en retourner librement chez lui, avec ce qu’il a pris. On appelle cela une trêve. Moi, j’appelle cela laisser filer l’incendiaire pendant que sa maison brûle encore.
Ce que j’ai vu de mon pays
Qu’on m’entende bien : ce feu n’était pas de ceux qu’allume la guerre par accident, quand deux ost s’affrontent et qu’une grange prend au hasard des coups. C’était un feu voulu, mené de sang-froid, de bourg en bourg. Les Anglais et les Gascons du prince ne sont pas venus pour tenir ce pays ni pour s’y établir. Ils sont venus pour le ruiner : brûler les récoltes, vider les greniers, rançonner les manants, afin d’ôter au roi notre sire ses revenus et de l’humilier devant tout son peuple, en montrant qu’il ne peut protéger les siens. On ne prend rien, on ne garde rien : on gâte, et l’on passe.
Ceux qui ont suivi la trace de l’ost le disent : c’est de Bergerac que le prince est parti au cœur de l’été, et depuis lors le mal n’a pas cessé de monter vers le nord. On compte, de bouche en bouche, cent villages livrés au feu, des terres ravagées depuis le Périgord jusqu’aux rives de la Loire. Le Périgord d’abord saccagé, puis le Berry, et Romorantin qu’on dit brûlée, et l’ennemi qui a poussé jusque devant Tours avant que la chasse du roi ne le rabatte sur nous. Alors ç’a été le tour du Poitou, le mien, et de Châtellerault tout près de ma porte. Je ne sais le compte juste de tant de ruines, et je me défie des chiffres qui grossissent à chaque bouche qui les redit ; mais je sais ce qu’est devenue ma vallée, et cela me suffit pour parler.
Et qu’on ne me dise pas que c’est le sort ordinaire de la guerre, qu’il faut le souffrir en chrétien. Car cet homme n’en est pas à son coup d’essai. L’an passé déjà, il a mené la même course au pays de Toulouse, brûlant et pillant jusqu’à la mer, et il s’en est retourné en Guyenne les mains pleines, sans qu’on l’en pût empêcher. Il a recommencé cette année chez nous. Qui le laissera partir aujourd’hui le reverra demain, l’été prochain, une torche à la main.
Faut-il le laisser filer ?
Voici donc où l’on en est ce soir. Le cardinal de Périgord fait la navette d’un camp à l’autre, et l’on assure qu’il presse le roi d’accepter la paix. Le prince, dit-on, offrirait de rendre les places et les châteaux qu’il a pris en chemin, et de jurer une trêve de sept ans, pourvu qu’on lui laisse le champ libre pour regagner ses terres du Sud sans qu’on le poursuive. Beaucoup, autour du roi, refusent, et je dis qu’ils ont raison mille fois.
Car qu’est-ce qu’une telle paix ? Ce n’est pas une paix, c’est une dérobade. Rendre des places prises ne rend pas les morts ; cela ne relève pas une seule gerbe brûlée, cela ne remet pas un seul manant dans sa maison. Une paix qu’on achète en laissant fuir celui qui a tout gâté n’est pas un accord entre princes, c’est un congé donné au voleur avec son larcin. On le tient enfin, après l’avoir couru par tout le royaume, et on parlerait de le laisser aller ? Le laisser aller, c’est l’inviter à revenir.
Je pense aux humbles surtout, à ce menu peuple que nul ne venge et dont nul ne parle dans les conseils. Ceux-là n’ont ni rançon à espérer ni seigneur assez puissant pour les remettre sur pied ; ils ont porté tout le poids de cette course et n’en auront aucune réparation. L’honneur du roi et de sa chevalerie leur doit au moins cela : que celui qui les a ruinés ne s’en aille pas rire chez lui de leur misère.
Il est une chose enfin que je dirai tout net, car elle me pèse. Il m’est amer que celui qui plaide si fort pour qu’on épargne l’incendiaire soit un grand seigneur du Midi, monseigneur le cardinal Hélie, de la maison des comtes de Périgord, né à Périgueux, en ce Périgord même que le prince vient de mettre à mal. Je ne sais rien de ses raisons et je ne lui prête aucun dessein ; il fait, sans doute, l’office que le pape lui a commis, et c’est chose sainte que de vouloir épargner le sang chrétien. Mais qu’un homme de ce pays saccagé s’entremette pour qu’on rende la liberté au saccageur, voilà qui passe mon entendement de simple chevalier, et je ne suis pas seul, ici, à m’en étonner tout bas.
Le châtiment dû
Alors voici ma prière, et je l’adresse au roi notre sire, à ceux de son sang et de son conseil, et à Dieu qui voit tout. Puisqu’on tient enfin l’ennemi, qu’on le tienne. Puisqu’on est le plus fort, qu’on le soit jusqu’au bout. Que ce mal-là ne demeure pas impuni, comme tant d’autres l’ont été depuis que dure cette guerre.
On m’objectera l’Église qui prêche la trêve, et je la respecte ; mais la justice aussi est chose de Dieu, et il n’est pas de paix véritable sans elle. Le pays de mon Poitou est ars, mes voisins sont sur les chemins, et je ne demande pour eux qu’une chose : que ce coteau où l’Anglais s’est enfermé ne soit pas la porte par où il s’échappera une fois de plus.
Que le roi ne se laisse pas ravir la seule justice qui reste à ce pays ruiné. Qu’on ne compose pas avec le feu. Voilà tout ce qu’un homme du plat pays, dont les terres sont en cendres, a trouvé la force de crier ce soir.