Le roi est pris : désastre français devant Poitiers
Au soir du 19 septembre, sur le coteau de Maupertuis, l’armée du roi Jean II a été brisée par les gens du prince de Galles, malgré une supériorité de nombre qui semblait écrasante. Le roi lui-même et son plus jeune fils, Philippe, ont été pris vivants. Les nouvelles qui parviennent jusqu’à nous demeurent confuses, et nul ne sait encore quelle main exactement tient le souverain captif.
Que Dieu prenne en pitié le royaume de France : son roi est aux mains de l’Anglais. Le bruit en court depuis hier soir parmi ceux qui ont fui le champ, et les fuyards qui se répandent par les chemins de Poitou le confirment, hagards, l’un après l’autre. Au terme d’une journée de combat acharné, près de Nouaillé, au lieu qu’on nomme Maupertuis, l’ost du roi Jean a été défait par l’armée du prince Édouard, fils aîné du roi d’Angleterre, que les gens d’ici ont surnommé le Prince Noir.
Le plus terrible reste à dire. Le roi notre sire n’a pu se dégager de la mêlée. On le tient pour prisonnier, et avec lui son fils Philippe, qui n’a guère plus de quatorze ans et qui ne l’a point quitté jusqu’au bout. Voilà ce qu’aucun homme de ce royaume n’eût osé croire au matin, quand la bannière des fleurs de lys flottait encore au vent et que l’on comptait, sous elle, plus de combattants qu’il n’en avait jamais paru contre si petite troupe.
Nous rapportons ici ce que nous avons pu recueillir des premiers témoins, sans rien y ajouter qui ne nous ait été dit. Bien des points demeurent obscurs, et le récit d’un fuyard n’est pas celui d’un autre. Mais sur l’essentiel, hélas, tous s’accordent : la fleur de la chevalerie de France gît sur le coteau, et le roi est captif.
Une défaite contre toute attente
On disait l’armée du Prince épuisée, à court de vivres et d’eau, traquée depuis sa longue chevauchée partie de Bergerac au cœur de l’été. On la disait inférieure de moitié, et davantage. Le roi, ayant repassé la Loire à Blois il y a dix jours, l’avait prise en chasse avec l’élan de qui croit déjà tenir sa proie. Au matin du 19, le cardinal de Périgord allait encore et venait entre les deux camps pour ménager une trêve ; on assure que le Prince offrait de rendre des places et de s’en retourner sans combattre. L’offre fut écartée. On voulait la bataille, et l’on était sûr de la gagner.
Ce fut tout le contraire. Le Prince s’était logé sur une hauteur que coupent des haies, des vignes et des fossés, terrain funeste à la cavalerie. Les premières charges, conduites par les maréchaux, s’y brisèrent sous une grêle de traits décochés par les archers anglais et gallois, dont nul ne loue assez l’adresse meurtrière. Les chevaux s’abattaient, les rangs se mêlaient, et le mal était fait dès l’entrée. C’est le même art des archers qui rompit notre chevalerie à Crécy voici dix ans : on eût dû s’en souvenir.
Vint ensuite la bataille du Dauphin, puis une longue mêlée de plusieurs heures où l’on combattit corps à corps. Et c’est alors qu’un mouvement survint que nul ne sait encore expliquer : une large part de l’armée se retira du champ, emmenant à l’abri trois des fils du roi. On y vit partir le duc d’Orléans, frère du roi. Fut-ce sur l’ordre du souverain, soucieux de sauver ses enfants ? Fut-ce frayeur ou méprise dans le tumulte ? Les témoins se contredisent.
Le roi à pied, sous l’oriflamme
Resté avec les siens les plus fidèles, le roi Jean ne voulut point quitter la place. Il mit pied à terre et combattit à pied, comme un simple homme d’armes, là où flottait l’oriflamme, cette bannière sous laquelle on ne fait point de quartier. Autour de lui se tenaient des chevaliers de l’Ordre de l’Étoile, qui avaient juré de ne jamais reculer d’un pas. Beaucoup tinrent leur serment jusqu’à la mort.
C’est dans ce dernier carré que se fit le grand carnage des grands du royaume. Geoffroi de Charny, qui portait l’oriflamme, y est tombé, et la sainte bannière a été prise : un deuil dans le deuil, car cet homme passait pour le miroir de toute chevalerie. Le connétable Gautier de Brienne y a péri ; le maréchal Jean de Clermont y a laissé la vie dès les premières charges ; le duc Pierre de Bourbon y est mort aussi. On nomme encore quantité de barons et de bannerets fauchés là, et l’on cite des chiffres qu’il faut prendre avec prudence.
Une troupe de gens montés, conduite par le captal de Buch, avait contourné les nôtres pour les frapper par-derrière : c’est, dit-on, ce coup dans le dos qui acheva de jeter le désordre et la panique. Pressé de toutes parts, le roi finit par être contraint de se rendre. On dit qu’il combattit jusqu’à n’en plus pouvoir, le visage meurtri, et que le jeune Philippe ne cessait de le mettre en garde des coups qui venaient de droite et de gauche. Ces propres paroles de l’enfant, on se les répète déjà de bouche en bouche ; nous les redonnons pour ce qu’elles valent, comme un récit que l’on aime à se redire, non comme chose vue.
À qui appartient le roi ?
Reste une question qui n’est pas la moindre, et qui n’est point tranchée : entre quelles mains le roi est-il tombé ? Car prendre le roi de France, c’est gagner droit à une rançon dont nul vivant n’a jamais vu la pareille, et l’on devine quelle convoitise une telle prise a déchaînée jusque dans le camp ennemi.
On nous rapporte que la garde du souverain a été disputée le soir même. Un certain Denis de Morbecque, chevalier d’Artois banni de ce royaume et passé au service de l’Anglais, se vante de l’avoir fait prisonnier ; mais un Gascon, qu’on nomme Bertrand de Troy, en revendiquerait autant. Lequel dit vrai ? La querelle n’est pas vidée.
Ce que l’on tient pour assuré, c’est que le roi vit, qu’il est traité en prisonnier de marque, et qu’on le mène, à ce qu’on dit, vers le sud. Au-delà, tout n’est que conjecture. Nous ne savons ni le compte exact des morts, ni le sort de tant de capturés dont on cite les noms les plus hauts, ni ce qu’il adviendra d’un royaume privé de son chef. Pour aujourd’hui, il suffit, et c’est déjà trop, de dire ceci : la bataille est perdue, et le roi de France est captif.