Quatre batailles en une matinée : le récit de la journée de Maupertuis
En quelques heures, du petit jour à la mi-journée, l’armée du roi de France s’est brisée en quatre assauts successifs sur les haies de Nouaillé. Nous tâchons d’en reconstituer l’ordre, à partir des récits qui nous parviennent — et des points où ces récits déjà se contredisent.
On ne raconte pas aisément une bataille deux jours après, quand les survivants des deux camps n’en disent pas la même chose et que la poussière n’est pas retombée sur les chemins de Maupertuis. Voici pourtant, mis bout à bout et recoupés autant qu’il se peut, les temps d’une journée qui en contint plusieurs.
Car ce ne fut pas un seul choc, mais quatre engagements qui se succédèrent sur le coteau, au sud de Poitiers, près du village de Nouaillé. Le terrain commandait tout : un chemin creux bordé de haies vives, des vignes, des fossés, où la chevalerie ne pouvait avancer qu’à l’étroit, sous le tir des archers que le prince d’Angleterre avait postés derrière les buissons. Ce qui suit doit se lire en gardant cela présent.
Au point du jour : les maréchaux brisés sur les haies
Tout aurait commencé tôt, peu après l’aube, lorsqu’un mouvement dans les rangs anglais — un repli, ou la feinte d’un repli vers le passage du Miosson — fit croire à la fuite. Les deux maréchaux, Arnoul d’Audrehem et Jean de Clermont, en jugèrent diversement, dit-on : l’un voulait charger sans tarder pour ne pas laisser échapper l’ennemi, l’autre flairait le piège. On rapporte entre eux des paroles vives. Toujours est-il que la charge partit.
Elle se fit à cheval, dans le chemin resserré des haies, et c’est là qu’elle se perdit. Les archers gallois et anglais, embusqués de part et d’autre, accablèrent hommes et montures d’un déluge de traits ; les chevaux blessés se cabraient et désordonnaient tout. L’élan se brisa avant d’atteindre les lignes adverses. Le maréchal de Clermont y trouva la mort, et avec lui — selon plusieurs récits — le connétable Gautier de Brienne, qui s’était joint à l’assaut. Le maréchal d’Audrehem, lui, fut pris vif. La première bataille de France était défaite avant que le gros de l’armée eût bougé.
La bataille du Dauphin, deux heures de mêlée
Vint ensuite le corps que conduisaient le Dauphin Charles et le duc Pierre de Bourbon. Là, on se battit à pied et longuement — près de deux heures, assurent ceux qui y étaient. Les premières lignes s’agglutinaient contre les haies infranchissables et refluaient sur celles qui montaient derrière, sous une grêle de flèches qui ne cessait pas. Le duc de Bourbon y fut tué.
C’est dans ce moment, semble-t-il, que le Dauphin et ses jeunes frères furent éloignés du champ et mis en lieu sûr, vers Chauvigny. On dit que ce fut sur l’ordre exprès du roi, soucieux de préserver ses fils. La chose, à l’instant où elle se produisit, dut être malaisée à distinguer d’une retraite : qui, dans la mêlée, sait la différence entre un prince qu’on emmène et un homme qui s’en va ?
Le départ du duc d’Orléans : le point obscur
Ici les récits flottent. Le duc d’Orléans, frère du roi, quitta le champ avec une part considérable des gens d’armes — la troisième bataille, fraîche et nombreuse, qui n’avait guère donné. Sur le pourquoi, on entend tout et son contraire.
Les uns disent qu’il obéit, lui aussi, à l’ordre d’escorter et de garder les fils du roi. D’autres y voient une méprise, le mouvement du Dauphin emmené ayant été pris pour le signal d’un repli général. D’autres encore, plus durement, parlent de découragement et de la coutume qui permet à des hommes de se départir d’une bataille qu’ils tiennent pour perdue, afin de n’être ni tués ni rançonnés à grand prix. Reste le fait, lourd : au moment où le roi allait avoir le plus besoin des siens, ce corps n’était plus sur le coteau.
La dernière bataille du roi, et le débordement du Captal
Restait le roi. Jean II combattit à pied, en personne, au milieu des siens et sous l’oriflamme déployée — la bannière sans quartier —, entouré de chevaliers qui avaient juré de ne reculer jamais. C’est dans cette presse, dit la tradition, que le jeune Philippe, dans sa quinzième année, se tenait près de son père et l’avertissait des coups : « Père, gardez-vous à droite ! Père, gardez-vous à gauche ! » Nous le rapportons comme on nous le rapporte, sans en garantir les mots.
Le sort se joua, semble-t-il, par une manœuvre du Captal de Buch, ce capitaine gascon au service du prince. Avec une petite troupe montée — on parle de quelque cent soixante hommes — il aurait contourné le champ pour tomber sur l’arrière des Français et y jeter la panique, tandis que le prince attaquait de front. Pris entre deux feux, le dernier corps céda.
Là tomba Geoffroi de Charny, qui portait l’oriflamme et qu’on tenait pour le miroir de la chevalerie ; la bannière fut prise. Le roi, accablé sous le nombre, se rendit dans la soirée, et son fils Philippe avec lui. À qui exactement il remit son gage, on en dispute déjà — un chevalier d’Artois passé aux Anglais, ou un Gascon : l’enjeu d’une telle prise est trop grand pour que la querelle s’apaise vite. Sur ce point comme sur le reste, nous attendons d’en savoir davantage.