Édouard de Woodstock, le prince qui a tenu le coteau
À vingt-six ans, le fils aîné du roi d’Angleterre a mené la journée de Maupertuis et fait prisonnier notre roi. Portrait, sans complaisance, d’un capitaine que dix ans de guerre ont aguerri.
Il faut bien nommer celui qui, hier comme aujourd’hui, occupe toutes les bouches du Poitou : Édouard de Woodstock, prince de Galles, duc de Cornouailles, fils aîné et héritier d’Édouard III d’Angleterre. C’est lui qui commandait, dimanche dernier, l’ost anglo-gascon retranché près de Nouaillé, et c’est entre ses mains que se trouve à présent notre seigneur le roi Jean. Un chroniqueur français n’a aucun goût à faire l’éloge de l’adversaire ; mais le devoir de vérité oblige à dire quel homme nous avons eu devant nous, et pourquoi tant des nôtres reposent sur ce coteau.
Le prince n’a que vingt-six ans — il en est né, dit-on, voici vingt-six étés. Ce n’est pourtant pas un novice. Voilà dix ans, presque enfant, il tenait déjà l’avant-garde de son père dans la déconfiture de Crécy, et l’on rapporte qu’il y conquit ses éperons au plus fort de la presse. Depuis, il a fait son métier de capitaine en pays de Guyenne, et nos provinces du Midi n’ont pas oublié ses passages.
Une chevauchée partie de Bergerac
La campagne de cet été n’a pas commencé à Poitiers. Le prince a quitté Bergerac le quatrième jour d’août et a remonté le pays par l’Auvergne et le Limousin, brûlant, rançonnant, emportant le bétail et les vivres, selon cette manière de guerre qui consiste moins à prendre les places qu’à ruiner le plat pays et à provoquer l’adversaire. C’est la même tactique qu’il avait conduite l’an passé depuis Bordeaux jusque vers Narbonne et Carcassonne, laissant derrière lui un sillon de fumée.
Le roi de France, ayant repassé la Loire à Blois, s’est mis à sa poursuite et l’a rejoint au sud de Poitiers. Le prince, chargé de butin et à court de vivres et d’eau, ne cherchait sans doute pas la bataille rangée ; le cardinal de Périgord a fait, à l’aube même du combat, de longues navettes entre les deux camps, et l’on assure que le prince offrait de larges concessions — restitution de places, trêve — pour obtenir le passage libre. L’offre fut refusée des nôtres, qui se croyaient sûrs du nombre.
Le choix du terrain, la force des archers
Ce qu’il faut reconnaître au prince, sans rien lui devoir, c’est l’art du terrain. Il avait pris position sur un coteau coupé de haies, de vignes et de fossés, là où nos chevaux ne pouvaient ni s’élancer ni se déployer. Derrière les haies, ses archers gallois et anglais : ce sont eux, déjà, qui avaient brisé notre chevalerie à Crécy. Les premières charges de nos maréchaux s’y sont défaites, hommes et montures criblés avant même d’avoir joint l’ennemi.
Le reste, on le sait trop : la longue mêlée à pied, la manœuvre d’un capitaine gascon qui tourna nos arrières, la panique, et pour finir notre roi combattant à pied sous l’oriflamme, puis rendu au soir. Le prince a su attendre, encaisser, puis frapper au bon moment. C’est le métier d’un homme de guerre accompli, non d’un téméraire.
Un vainqueur que l’on dit courtois
On rapporte, depuis hier, que le prince aurait traité son royal prisonnier avec de grands égards, le servant lui-même à table comme on sert un seigneur, et qu’il aurait empêché ses gens de dépouiller les captifs de marque. De tels récits courent vite au lendemain d’une bataille, et il convient de les recueillir avec prudence : ce sont, pour l’heure, propos de camp plus que faits avérés. S’ils sont vrais, ils tiennent autant de la politique que de la vertu, car un roi captif vaut, sain et honoré, infiniment plus qu’un roi humilié.
Quelques-uns, parmi les gens d’armes revenus du champ, l’appellent déjà d’un sobriquet — « le prince noir », disent-ils, sans qu’on sache trop s’il faut l’entendre de ses armes, de sa fureur au combat ou d’une simple parole de soldats. Le mot n’est pas répandu et nous le rapportons sans y appuyer notre récit.
Reste un fait que nul détour ne saurait adoucir : un homme de vingt-six ans, avec une troupe inférieure en nombre, a tenu tête à l’ost du roi de France et l’a fait prisonnier. Il y faut de la valeur militaire, et l’honnêteté commande de la nommer. Mais la valeur d’un ennemi n’est pas un titre à notre admiration : elle mesure seulement l’étendue de notre revers, et la gravité de ce qu’il nous reste à réparer.