Le captal de Buch, ce Gascon du roi d’Angleterre dont la poignée de cavaliers a pris nos arrières
Tandis que notre roi combattait à pied sous l’oriflamme, une petite troupe montée — cent cinquante à cent quatre-vingts cavaliers tout au plus, hommes d’armes et archers mêlés — a tourné nos arrières et jeté la panique dans nos rangs. À sa tête, Jean de Grailly, seigneur du pays de Buch, Gascon et vassal du roi d’Angleterre pour l’Aquitaine. Portrait d’un homme de guerre, et récit du coup qui a rendu possible la prise du roi.
Quand on cherche, dans les récits qui reviennent du champ de Maupertuis, l’instant où la journée a basculé, un même nom revient de bouche en bouche : celui du captal de Buch. Ce ne fut pas la charge de nos maréchaux, brisée sur les haies ; ce ne fut pas la longue mêlée à pied, où l’on tint longtemps. Ce fut, dit-on, une poignée de cavaliers surgie sur nos arrières, au moment où le roi combattait de face, et qui suffit à changer un combat incertain en déroute. Un chroniqueur français n’a nul plaisir à s’arrêter sur celui qui nous a fait ce mal ; mais il faut bien dire qui il est.
Il se nomme Jean de Grailly, et l’on ne le désigne guère, en Guyenne, que par son titre : le captal de Buch. Le mot sonne étrangement à nos oreilles du Nord, et beaucoup, ici, le prennent pour un sobriquet ou pour quelque dignité anglaise. Il n’en est rien. C’est un titre de chez lui, un titre gascon, et c’est déjà en dire long sur l’homme et sur cette guerre.
Qu’est-ce qu’un captal ?
Le mot vient du latin capitalis, qui dit le chef, le premier. En pays de Gascogne, un captal n’est pas un rang de fantaisie : c’est une seigneurie tenue par les plus grandes maisons du duché, l’une des cinq ou six qui comptent entre Garonne et Pyrénées. Le captalat de Buch est ce pays de marais et de pins qui borde le grand bassin salé, du côté d’Arcachon, en Bordelais. Les gens de là-bas prononcent, dit-on, « captau de Buch » ; on entend aussi dire « captau de Buef ». Le porteur du titre en fait son nom autant que celui de sa famille.
Notre homme le tient de son père, Jean de Grailly avant lui, qui était captal de Buch et vicomte de Benauges, et de sa mère Blanche, de la maison de Foix, cousine des comtes de ce nom. C’est dire qu’il n’est pas de petite noblesse : la maison de Grailly, avec son château de Benauges, se range parmi les grands lignages de Guyenne. Voilà l’homme : non un aventurier sorti de rien, mais un seigneur d’ancienne souche, tenant d’un des plus hauts titres de son pays.
Un Gascon au service de l’Anglais
Reste ce qui, pour nous, fait le fond de l’affaire : ce grand seigneur gascon sert le roi d’Angleterre. Il n’y a là ni trahison ni prodige, mais l’ordinaire de cette guerre. Le roi d’Angleterre est duc d’Aquitaine ; à ce titre, les seigneurs de Guyenne lui doivent hommage et service pour leurs terres, comme d’autres le doivent à notre roi pour les leurs. Le captal tient son pays de Buch de la couronne d’Angleterre, et c’est de bonne foi féodale qu’il porte les armes sous la bannière du prince de Galles.
C’est là toute l’amertume de cette guerre : elle met en face de nous, non des étrangers venus d’outre-mer, mais des hommes de langue voisine, nés sur des terres que nos rois tiennent pour françaises, et qui servent l’Anglais parce que l’Anglais est leur duc. Le captal est de ceux-là, et l’on assure qu’il est de ses plus fermes soutiens.
Sur l’homme de guerre lui-même, gardons la mesure. On le dit vaillant, et Maupertuis n’a pas démenti la réputation. Mais qui l’approche de plus près n’en fait pas un parangon : un capitaine avisé, prompt à ravager le plat pays quand la guerre le commande, plus attentif à l’avantage qu’aux beaux gestes. Il nous a battus ; c’est ce qu’il faut en retenir aujourd’hui.
Le mouvement qui a tourné nos arrières
Voici, autant qu’on la peut reconstituer des récits encore chauds, la manœuvre qui porte son nom. La bataille en était à son dernier temps. Nos premières lignes montées s’étaient défaites sur les haies ; la bataille du roi combattait à pied, de face, l’oriflamme déployée, et l’on se prenait corps à corps sans qu’aucun des deux partis pliât tout à fait. C’est alors que le captal, avec une petite troupe demeurée à cheval, se déroba au regard.
On parle d’environ cent cinquante à cent quatre-vingts cavaliers — hommes d’armes et archers montés mêlés ; les comptes divergent, les uns disant soixante lances et cent archers, les autres davantage, et nul ne saurait pour l’heure trancher le chiffre juste. À la faveur du terrain, tenant sa troupe à couvert, il contourna notre ost et vint tomber non sur notre front, mais sur notre dos, là où l’on ne l’attendait pas et où l’on ne pouvait lui faire face.
On raconte qu’il aurait fait agiter la bannière de Saint-Georges pour signal, afin que les siens, du coteau, sussent l’heure de frapper ; c’est de ces détails qu’on se répète au lendemain d’une bataille, et il faut les prendre pour ce qu’ils sont, des bruits de camp. Ce qui est sûr, c’est l’effet : ses archers lâchèrent leurs traits dans nos reins, sa cavalerie chargea de revers, et la bataille du roi, prise entre deux feux, se rompit. De ce désordre naquit la panique, de la panique la déroute ; et c’est dans cette confusion, cerné et pressé de toutes parts, que notre seigneur le roi fut enfin contraint de se rendre.
Tournés par une poignée de Gascons
Il faut le dire sans détour, car c’est le plus dur : ce n’est pas une armée qui nous a pris à revers, c’est une poignée d’hommes. Que l’ost du roi de France, avec toute sa chevalerie, ait pu être tourné et rompu par un seigneur de Buch et cent cinquante cavaliers, voilà une plaie que le nombre de nos morts n’explique pas et que l’honneur peine à porter.
On voudrait n’y voir que ruse et fortune. Mais la ruse est un art de la guerre, et le captal en a montré ce jour-là. Il ne nous reste, pour l’heure, qu’à mesurer l’étendue du revers et à nous demander comment une telle chose fut possible, sur un terrain que nous connaissions et en nombre où nous nous croyions sûrs.