Dieu a résisté aux orgueilleux : ce que nous crie le fer de Poitiers
Au lendemain de la journée de Maupertuis, un chanoine de Poitiers refuse de ne voir dans notre défaite que le nombre et le terrain. Il y lit la main de Dieu, qui abaisse l’orgueil de la chevalerie et appelle le royaume à la pénitence.
J’écris ces lignes au soir, à l’heure où l’on chante Vêpres dans nos églises, la voix encore serrée par ce que mes yeux ont vu. Sous nos murs, à Poitiers, j’ai regardé nos gens taillés en pièces au pied des remparts, poussés là comme un troupeau que le loup a défait ; et je n’en puis détacher ma pensée. La nouvelle du désastre de Maupertuis nous est venue tout entière : le roi notre sire est aux mains de l’ennemi, et son jeune fils avec lui. Voilà ce que je dois dire à mon peuple, non pour le désespérer, mais parce qu’un clerc qui se tairait devant un tel signe trahirait sa charge.
On m’explique déjà la défaite. On me la compte savamment : le prince anglais s’était retranché sur un coteau clos de haies et de vignes, où nos chevaux ne pouvaient charger sans rompre leurs rangs ; ses archers ont abattu nos gens d’armes de loin ; nos chevaliers, contraints de combattre à pied, ont été accablés. On me dit encore que nous étions une multitude, deux fois plus nombreux que le prince, et que ce nombre même nous a embarrassés dans un mauvais terrain. Tout cela est vrai. Je ne le nie pas et je ne l’écarte pas.
Mais je tiens ces causes pour secondes. Les haies, les traits, le coteau, le nombre : ce sont les instruments, ce n’est pas la main. Dieu est maître de l’issue des batailles, et rien ne se décide sur un champ qu’il n’ait permis. Le savant homme Augustin l’a enseigné : c’est Dieu qui donne la victoire, quand il veut, à qui il veut, non par faveur toujours, mais souvent pour instruire ou pour châtier ceux qu’il aime. Chercher dans les seules haies la raison de notre ruine, ce serait regarder le bâton et ne pas voir le bras.
Or l’Écriture m’a mis en main une clef, et je n’en connais pas de plus sûre. « L’orgueil précède la ruine, et l’esprit s’élève avant la chute », dit le livre des Proverbes : contritionem praecedit superbia. Je l’ai relu ce matin, et il m’a semblé qu’il avait été écrit pour ce royaume et pour ce jour. Car de quoi notre chevalerie était-elle pleine, sinon d’orgueil ? De quoi ses cours retentissaient-elles, sinon du bruit de sa propre gloire, de ses parures, de son luxe ? Nous avons paré nos barons comme des châsses et nous les avons crus invincibles.
Le grand pape Grégoire nous avertit que la superbe est la racine de tous les vices, la première qui pousse au cœur de l’homme et d’où sortent toutes les autres. Cette racine, nous l’avons laissée grossir en nous. Nous en avons fait un ornement, presque une vertu. Et Dieu, qui n’oublie pas, a laissé l’orgueil produire son fruit, qui est la chute. Ce n’est pas cruauté de sa part : c’est justice, et c’est encore miséricorde, car il frappe pour nous rappeler à lui pendant qu’il en est temps.
Je veux le dire nettement à ceux qui, ce soir, cherchent des coupables et des excuses. Le coupable, avant les capitaines et avant le terrain, c’est notre présomption. Nous avons présumé de nos forces au lieu de nous remettre à Dieu. Nous avons compté nos lances comme si le salut venait du nombre. Écoutons donc ce que le fer de Poitiers nous crie, car il nous parle plus clairement qu’aucun sermon.
La force ne vient pas de la multitude, mais du ciel
Nous étions une multitude, et nous avons été défaits par une poignée. Que le sage y prenne garde, car l’Écriture avait tout dit d’avance. Aux jours des Maccabées, quand les siens s’effrayaient de leur petit nombre devant une armée immense, Judas leur répondit : la victoire du combat n’est pas dans la multitude de l’armée, mais la force vient du ciel. Nous avons cru l’inverse. Nous avons mis notre confiance dans le poids de nos escadrons, et le ciel nous a montré ce que pèse une multitude qu’il n’assiste pas.
Souvenons-nous de Gédéon. Dieu lui avait donné une grande troupe pour combattre les Madianites, et il la réduisit, et la réduisit encore, jusqu’à ne lui laisser qu’une poignée d’hommes. Pourquoi ? L’Écriture le dit sans détour : de peur qu’Israël ne se glorifiât contre Dieu, en disant que sa propre main l’avait sauvé. Voilà le péché où nous sommes tombés. Nous voulions pouvoir dire que notre main nous avait sauvés ; Dieu ne l’a pas souffert.
Souvenons-nous encore du roi David, cet homme selon le cœur de Dieu, qui pécha pourtant en dénombrant son peuple par orgueil, voulant savoir la mesure de sa puissance ; et une plaie s’abattit sur son royaume pour ce seul péché de la superbe. Le nombre nous a perdus non parce qu’il était trop grand pour le terrain, comme le disent les capitaines, mais parce que nous nous y sommes fiés comme à un dieu. Rendons donc au ciel ce que nous avons attribué à nos rangs.
Le serment de l’Étoile, la paix méprisée, l’oriflamme à terre
Regardons de plus près nos vœux, car ils disent notre cœur. Le roi notre sire avait fondé, en sa Noble Maison, sous le patronage de Notre-Dame, l’Ordre de l’Étoile ; et ses chevaliers avaient juré de ne jamais fuir le champ de bataille, de ne reculer d’un seul pas. Cela sonne comme une haute vertu. Mais jurer de tenir contre toute issue, quelle qu’elle soit, n’est-ce pas présumer de soi et lier d’avance la main de Dieu ? Nul homme ne sait ce que le jour lui réserve. Déjà à Mauron, ce serment a fait périr les siens, qui aimèrent mieux se laisser tuer sur place que de céder. On ne se lie point par un tel serment sans tenter Dieu, qui seul dispose de l’issue.
Et voici plus grave. Le cardinal de Périgord, envoyé de notre saint-père, a chevauché tout un jour du Seigneur, un dimanche, entre les deux camps, pour épargner le sang chrétien et nous offrir la paix. On l’a repoussé. On a préféré, dit-on, l’honneur de la chevalerie à la concorde que l’Église présentait. Que dire d’un peuple qui, un jour du Seigneur, refuse la paix offerte par la main de l’Église, et cela par orgueil de sa propre force ? Celui qui méprise ainsi la main tendue appelle sur lui le jugement, et le jugement n’a pas tardé.
Enfin, qu’on lise ce dernier signe, le plus terrible. Geoffroi de Charny, le miroir et la fleur de nos chevaliers, le plus preux d’entre eux, est tombé en tenant la sainte bannière de monseigneur saint Denis, l’oriflamme de France ; et elle a été prise. Avec lui sont morts le connétable Gautier de Brienne, le maréchal Jean de Clermont, le duc Pierre de Bourbon, et tant d’autres. La bannière du saint patron du royaume traînée à terre, le meilleur des nôtres abattu sous elle, le roi et son fils captifs : Dieu parle-t-il jamais plus haut ? Que celui qui a des yeux regarde, et que celui qui a un cœur tremble.
Après la peste, le glaive : revenons, et il reviendra
Ce n’est pas le premier avertissement. Voici huit ans, Dieu nous a frappés par la grande mortalité, qui a vidé nos villages et nos cloîtres, et nous a mis la mort sous les yeux à chaque porte. Qu’avons-nous fait de ce coup ? Nous n’avons pas fait pénitence. Nous avons enterré nos morts et repris nos vanités, nos guerres et notre luxe comme devant. Le prophète Amos répète, plaie après plaie : et vous n’êtes pas revenus à moi. Nous ne sommes pas revenus. Après la peste qui n’a pas suffi à nous fléchir, voici le glaive.
Que personne, pourtant, ne m’entende enterrer le royaume. Je n’écris pas pour désespérer, mais pour convertir. La colère de Dieu n’est pas sa dernière parole ; elle est un appel. « Dieu résiste aux orgueilleux et donne sa grâce aux humbles », dit l’apôtre. Là est notre remède, et il est tout entier entre nos mains. Ce que l’orgueil a perdu, l’humilité peut le sauver. « Quiconque s’élève sera abaissé, et quiconque s’abaisse sera élevé. » Nous avons connu l’abaissement ; il ne tient qu’à nous d’en faire le commencement d’un relèvement.
Que le royaume s’humilie donc et se convertisse. Que les grands déposent leur superbe, que le peuple jeûne et prie, que chacun rentre en soi et confesse sa part. Le juste Job, dépouillé de tout, s’humilia sans blasphémer, et Dieu lui rendit au double. Il ne faut pas nous en remettre à je ne sais quelle roue aveugle de la Fortune, comme font les païens : le chrétien sait que rien ne tourne qui ne soit tenu par la justice et la providence de Dieu. Si nous nous humilions, il peut détourner sa colère ; car il n’a jamais méprisé un cœur contrit.
Et je n’oublie pas les humbles. Sous nos murs, à Poitiers, j’ai vu massacrer les fuyards que nul ne songeait à retenir pour rançon, les pauvres piétons dont aucun héraut ne cria le nom, ceux qui n’avaient ni armure d’orfèvre ni cheval de prix. Je les pleure ce soir plus que les grands. Qu’on se souvienne que devant Dieu le pauvre fantassin tombé au fossé vaut le baron paré ; leur sang crie de la même voix. Que ce soit pour eux aussi que le royaume s’agenouille. Revenons à Dieu, et Dieu reviendra vers nous.