Entre les deux camps, le cardinal de Périgord plaide pour la paix
Mandé par le pape Innocent VI, le cardinal Hélie de Talleyrand-Périgord chevauche depuis une semaine d’une armée à l’autre. Le prince de Galles offrirait de larges restitutions pour s’en aller librement ; le roi de France, lui, ne veut pas laisser fuir une proie qu’il tient.
Tandis que les deux armées se font face au sud de Poitiers, parmi les vignes et les haies de Maupertuis, des hommes d’Église passent et repassent les lignes : Hélie de Talleyrand-Périgord, cardinal, secondé par le cardinal Nicola Capocci, tous deux envoyés en légation par le souverain pontife Innocent VI pour épargner au royaume une nouvelle effusion de sang chrétien. Depuis plusieurs jours, leurs gens vont d’un camp à l’autre, et nul ici ne sait encore si toute cette peine accouchera d’une trêve ou d’une bataille.
On rapporte que le cardinal s’est présenté une première fois au camp du prince de Galles autour du douzième jour de ce mois, comme l’armée anglaise remontait, pour offrir au nom du pape une suspension d’armes. Le prince, dit-on, ne s’est pas attardé : dès le lendemain, ses bannières reprenaient leur marche vers le sud. La trêve, alors, n’a pas pris.
Mais la chasse du roi notre sire a depuis rejoint l’ennemi, et l’a contraint à faire halte sur ce coteau coupé de fossés et de buissons. Voilà le prince anglais acculé, et voilà le légat de nouveau à cheval. Tout ce jour, on l’a vu mener ses navettes entre les tentes : le matin auprès des Anglais, le soir auprès des Français, suppliant qu’on s’entende avant que les armes ne parlent.
Selon ce qui se murmure aux abords du camp royal, les propositions venues du parti anglais seraient larges, et même surprenantes pour qui croyait le prince en posture de force. Il consentirait à rendre les places, châteaux et villes prises au cours de sa chevauchée, et à jurer une trêve de sept ans — le tout en échange d’une seule chose : qu’on lui laisse le champ libre pour regagner ses terres du Sud sans qu’on le poursuive. D’aucuns ajoutent qu’il rendrait aussi les prisonniers faits depuis son départ de Gascogne, mais sur ce point les langues ne s’accordent pas.
Que le prince offre tant pour s’en aller en dit long sur l’embarras où il se trouve, enfermé dans ce pays sec. Mais à la table du roi, l’offre rencontre une fin de non-recevoir. Plusieurs des plus grands seigneurs y verraient un affront : laisser repartir tranquillement celui qui a brûlé, pillé et rançonné tant de bonnes terres du royaume, alors qu’on le tient enfin et qu’on lui est de beaucoup supérieur en nombre, leur paraît chose indigne de l’honneur de la chevalerie de France.
Le roi Jean, à ce qu’on dit, s’est rangé à cet avis. L’honneur d’un prince qui porte l’oriflamme ne saurait s’accommoder de voir l’ennemi filer sans combat ni châtiment ; et beaucoup, autour de lui, jugent qu’une paix achetée par la fuite de l’adversaire ne serait point une paix, mais une dérobade. Le cardinal aurait donc à reporter au camp anglais une réponse qui n’ouvre guère la porte à l’accord.
Reste qu’à l’heure où s’écrivent ces lignes, rien n’est tout à fait scellé. Le légat n’a pas renoncé, et l’on assure qu’il veut tenter encore avant que ne se lève le jour. Entre la trêve qu’implore l’Église et la bataille que réclame l’honneur, le sort de demain demeure suspendu, et nul, dans aucun des deux camps, ne peut dire ce soir de quel côté il penchera.