Le nombre n’a pas suffi : enquête sur un désastre
L’armée du roi comptait deux fois, peut-être trois fois plus d’hommes que celle du Prince de Galles. Elle est défaite, le roi pris. Comment ? Le terrain, les archers et un choix de combattre à pied tiennent une part de la réponse. Le débat ne fait que s’ouvrir.
Au lendemain de la journée de Nouaillé, une question court sur toutes les lèvres, depuis les abbayes du Poitou jusqu’aux salles d’armes : comment une ost royale, deux fois plus nombreuse que celle du fils d’Édouard d’Angleterre, a-t-elle pu être rompue et son roi mené captif ? On parle, côté français, de quatorze à seize mille hommes ; les gens du Prince ne seraient guère que cinq ou six mille, dont une forte part d’archers à pied. Le compte penchait pour le lys. La bataille ne l’a pas entendu ainsi.
Nous avons recueilli, auprès de combattants revenus et d’hommes d’Église présents aux abords, de quoi tenter un premier examen. Il faut le dire d’emblée : les récits se contredisent, les chiffres dansent, et chacun parle selon son camp. Ce que l’on avance ici est un essai d’explication, non une sentence.
Un terrain qui annulait la chevalerie
Le Prince avait choisi son sol et l’avait choisi avec soin. Son armée se tenait sur un coteau bordé de haies, coupé de vignes et de fossés, percé d’un étroit passage par où il fallait s’engager. Sur pareil terrain, la lance et le cheval, qui font la force de notre noblesse, perdaient l’essentiel de leur vertu : il n’y avait place ni pour s’élancer de front, ni pour déployer le poids d’une charge. Les premiers escadrons des maréchaux, ceux de Clermont et d’Audrehem, s’y sont brisés ; l’un y a trouvé la mort, l’autre la prison.
Derrière ces obstacles se tenait le trait. Les archers anglais et gallois, rangés sur les flancs, ont criblé de flèches les chevaux pris dans les haies et les fossés. Une monture blessée se cabre, désarçonne, encombre ceux qui suivent ; et l’homme d’armes à terre, sous le harnois, n’est plus qu’une cible pesante. Ce n’est pas la première fois que ce trait dru fait pareille besogne. Voici dix ans, à Crécy en Ponthieu, la fleur de notre chevalerie s’y était déjà rompue ; et l’année d’après tombait Calais. La leçon était posée. Le terrain de Nouaillé l’a redite, plus cruelle encore.
Faut-il en conclure, comme certains s’y hâtent, que le temps de la chevalerie serait passé ? Sur un sol découvert et libre, la charge garde toute sa force, et nul ne sait ce qu’eût donné la même ost en plaine. Ce que l’on peut dire, c’est qu’un capitaine adverse a su, deux fois en dix ans, contraindre nos cavaliers à combattre là où ils ne le pouvaient pas. C’est moins la fin d’un art que la victoire d’un choix de terrain.
Le pari de combattre à pied — et le revers
Instruits, dit-on, du précédent de Crécy, les conseillers du roi avaient résolu que l’on combattrait en grande partie à pied. On voulait éviter d’offrir au trait des chevaux faciles, et progresser à couvert vers les positions ennemies. Le roi lui-même, dans la dernière bataille, mit pied à terre et marcha sous l’oriflamme, entouré de chevaliers de l’Étoile qui avaient juré de ne point reculer. La résolution fut admirable. Elle n’a pas suffi.
Avancer à pied, en armure, sur un terrain montant, coupé de haies et de fossés, sous une grêle de flèches, c’est arriver au contact essoufflé, dispersé, et déjà éclairci. Quand la mêlée s’est enfin nouée autour du roi, elle fut, dit-on, longue et opiniâtre. C’est alors qu’une troupe montée du Captal de Buch, contournant nos lignes, fondit sur nos arrières. La surprise et la peur firent le reste. Comment l’ennemi, en infériorité, a-t-il pu garder de quoi manœuvrer ainsi sur nos derrières, voilà ce qui demeure obscur et qu’il faudra éclaircir.
À cette infortune du terrain s’ajoute une fêlure dans notre propre ordre. On rapporte que le roi lui-même aurait commandé à trois de ses fils — Charles, Louis et Jean — de se replier avant la dernière phase, pour préserver sa lignée. Séparément, le duc d’Orléans, frère du roi, retira sa propre division, une large part de l’armée. Ordre, méprise sur un mouvement de retraite, ou peur gagnant de proche en proche ? Nul, à cette heure, ne s’accorde. Mais que tant d’hommes aient manqué dans la dernière heure, autour de l’oriflamme, cela, on ne le conteste pas.
Restent les pertes, et là, le brouillard est entier. Les gens du Prince annoncent jusqu’à trois mille trois cents des nôtres tués ; d’autres comptes, de ce côté-ci, n’en avouent guère que sept cents. On parle de seize barons, de soixante-six bannerets, de près de deux mille hommes d’armes faits prisonniers. Que croire ? Chaque camp grossit la perte de l’autre et tait la sienne. Ce qui est sûr, et que nul chiffre n’adoucit, c’est que le connétable de Brienne, les maréchaux, le sire de Charny portant l’oriflamme sont demeurés sur le pré, et que le roi de France est aux mains du Prince de Galles. Le nombre fut pour nous ; la journée ne le fut point.