Geoffroi de Charny, l’oriflamme entre les mains
Le porte-oriflamme du royaume est tombé au champ de Maupertuis, le 19 septembre, la bannière sacrée serrée contre lui. Auteur d’un livre sur la chevalerie, compagnon de l’Ordre de l’Étoile, il passait pour l’un des chevaliers les plus accomplis de France. Hommage à un homme dont le nom restait, en ces heures de deuil, sur toutes les lèvres.
On dit que, dans une déroute, le dernier à céder est celui qui mérite le plus d’être pleuré. À Maupertuis, près de Poitiers, ce fut messire Geoffroi de Charny. Tandis que la bataille du roi se débandait sous la charge venue de l’arrière, lui demeura debout, l’oriflamme du royaume — cette bannière vermeille que l’on ne déploie qu’aux jours où nul quartier ne sera fait ni demandé — tenue droite jusqu’à ce qu’on l’abattît. Les nouvelles qui reviennent du champ s’accordent toutes sur ce point : il est mort là, les armes à la main, défendant l’enseigne sacrée.
Porter l’oriflamme n’est pas une charge que l’on donne au premier venu. Le roi Philippe, déjà, l’avait choisi pour cela ; le roi Jean l’avait confirmé. C’était dire la confiance que la couronne plaçait en ce chevalier de Bourgogne, troisième fils sans grande terre, qui s’était fait par les armes ce que d’autres tiennent de naissance.
Une vie passée sous les armes
Il n’était plus jeune — la cinquantaine, croit-on — et sa renommée venait de loin. On rappelle qu’il combattit en Bretagne, à Morlaix, où il fut pris et qu’il fallut le racheter ; qu’il porta la croix outre-mer et se trouva à la prise de Smyrne, sur les terres du Turc, voici une douzaine d’années. À Calais encore, il tenta de reprendre la ville à l’Anglais et y fut pris une seconde fois ; le roi Jean en personne, dit-on, paya sa rançon. Deux captivités, deux retours au combat : c’est la marque d’un homme que la prison ne corrige pas de la guerre.
On le savait aussi des conseils du roi, et de ceux à qui l’on confiait la garde des frontières du Nord, du côté où l’Anglais presse depuis Calais. Sa parole comptait là où l’on décide des places et des trêves.
Un chevalier qui mettait la chevalerie en paroles
Ce qui distinguait messire Geoffroi entre tant de braves, c’est qu’il avait pris la peine d’écrire ce que d’autres se contentent de vivre. Il a laissé un livre sur la chevalerie où il enseignait le métier des armes, mais aussi ce qu’un homme d’armes doit à Dieu, à son seigneur et à son honneur : que l’on vaut par ses œuvres et non par sa naissance, que l’oisiveté perd le chevalier, et que la souffrance endurée pour une juste cause vaut mieux que les aises. On lui prête encore les questions d’armes que l’on débattait entre compagnons de l’Étoile.
Car il fut de ceux que le roi Jean réunit, voici quatre ou cinq ans, dans cet Ordre de l’Étoile dont les membres avaient juré de ne point fuir devant l’ennemi. À Maupertuis, ce serment-là n’aura pas été un mot vide : plusieurs de ces compagnons sont restés sur le pré, et lui le premier, à sa place, sous la plus haute bannière du royaume.
Le deuil d’un nom
On ne fera pas ici le compte des grands tombés ce jour-là — il est trop lourd, et les nouvelles trop fraîches encore pour qu’on s’y fie en chiffres. Mais de tous les noms qui reviennent du champ, celui de Charny est de ceux que l’on prononce avec un respect particulier, fût-on du parti adverse : on assure que l’Anglais lui-même tenait l’homme en grande estime.
Que l’oriflamme ait été prise est un malheur dont chacun mesure le poids, car nul ne la cède de bon gré. Mais qu’elle l’ait été sur le corps de celui qui la portait, et non par l’abandon de qui la fuyait, voilà qui change la honte en deuil. Geoffroi de Charny est mort comme il avait écrit qu’il fallait vivre : à sa place, jusqu’au bout.