Sous les murs de Poitiers, la dernière tuerie du jour
Au déclin du jour, des gens de pied et des cavaliers en débandade auraient été rejoints et taillés en pièces jusque sous les remparts de Poitiers. On rapporte que les portes de la ville seraient demeurées closes ; rien, à cette heure, ne permet d’en faire un fait certain.
On ne saura sans doute jamais le nom de la plupart des morts. Quand, hier au soir, la bataille engagée près de Nouaillé eut tourné contre les nôtres, une partie de l’ost française rompit et se jeta vers le nord, cherchant le couvert des murs de Poitiers. Les chemins, dit-on, étaient encombrés d’hommes à pied jetant leurs armes pour mieux courir, et de cavaliers qui n’épargnaient ni les leurs ni leurs montures.
Ce qui suivit, plusieurs voix du camp le racontent d’une même horreur, sans qu’aucune autorité ne l’ait encore confirmé. Les gens du Prince, montés et frais, auraient donné la chasse jusqu’aux abords de la ville. Là, contre les fossés et les portes, la presse des fuyards se serait amassée, sans ordre ni défense, et les poursuivants les auraient abattus à loisir. On parle d’hommes égorgés au pied même des remparts, dans la nuit qui tombait.
Un bruit, plus cruel encore, court de bouche en bouche : les portes de Poitiers seraient restées fermées. Les habitants, craignant que l’ennemi n’entrât dans la cohue, auraient garni les murailles et refusé l’entrée aux leurs. Ce propos, nous le rapportons pour ce qu’il vaut. Nul échevin, nul homme de la ville n’est venu jusqu’ici en répondre, et la peur d’une nuit pareille fait dire beaucoup de choses qu’il faudra plus tard peser.
S’il faut en croire ce qu’on murmure, ceux qui périrent ainsi sous les murs n’étaient pour la plupart ni bannerets ni hommes d’armes de prix. On ne demanda point leur rançon ; on ne leur offrit nulle merci. C’est le sort des humbles que de tomber sans qu’on les compte : les valets, les sergents, les piétons levés dans les campagnes, dont les maisons, ce matin, ne savent rien encore.
Combien furent-ils ? Nul ne le dit, et quiconque avancerait un chiffre mentirait. Les chemins entre le champ et la ville, à ce qu’on assure, en sont jonchés. Au lever du jour, des religieux et des gens de la ville iraient relever les corps. Nous tiendrons pour suspect tout dénombrement tant que les yeux ne l’auront pas vérifié, et tout récit de cette débâcle tant qu’une bouche plus sûre que la rumeur du camp ne l’aura confirmé.