Le cardinal de Périgord : « J’ai chevauché d’un camp à l’autre, et la paix m’a glissé des mains »
Légat du pape Innocent VI, le cardinal Hélie de Talleyrand-Périgord avait porté entre les deux ost, jusqu’à l’aube du dimanche, les offres du prince de Galles : places rendues, longue trêve, libre passage. Au lendemain du désastre de Maupertuis, l’homme d’Église, qui se veut au-dessus des partis, revient sur ces heures où la guerre pouvait encore être évitée. Entretien sans complaisance.
Nul n’aura tant fait, ces derniers jours, pour empêcher la rencontre des deux armées. Entre le mardi et l’aube du dimanche, le cardinal Hélie de Talleyrand-Périgord, neveu d’une grande maison du Périgord, évêque cardinal au nom du pape, a chevauché sans relâche du coteau anglais au camp du roi de France, portant offres et contre-offres. Il a échoué. Le sang a coulé près de Nouaillé, le roi Jean est aux mains du prince de Galles, et la chrétienté pleure ses morts.
Nous avons trouvé le légat encore à Poitiers, le visage marqué, parmi ses clercs. Il a accepté de parler, à condition qu’on le tienne pour ce qu’il est : un envoyé du Saint-Père, qui n’a ni épée ni parti, et dont les paroles n’engagent que sa propre conscience. Nous l’avons pressé de questions ; il n’a esquivé aucune.
Hélie de Talleyrand-Périgord, cardinal-évêque d’Albano, légat du pape Innocent VI
Le cardinal de Périgord a fait la navette entre les deux camps comme médiateur du Saint-Siège ; il se présente en témoin neutre, ami des deux partis et d’aucun. Ses propos, recueillis à Poitiers le 22 septembre, n’engagent que lui et non la cour pontificale d’Avignon.
Monseigneur, vous étiez le dimanche à l’aube entre les deux armées. Vous saviez donc, mieux que quiconque, ce qui s’apprêtait. Comment avez-vous vécu ces dernières heures avant le choc ?
Je les ai vécues à cheval, mon ami, et à genoux. À cheval, parce qu’il fallait passer et repasser le ravin qui sépare les deux ost, et il n’est pas court. À genoux, parce que je n’avais d’autre arme que la prière. J’ai vu le soleil se lever sur les haies et les vignes du coteau, sur les bannières déployées de part et d’autre, sur des milliers d’hommes que rien ne séparait que quelques centaines de pas et une montagne d’orgueil. Croyez-moi : quand on a senti, comme moi ce matin-là, que tout pouvait encore basculer d’un mot, et que le mot n’est pas venu, on n’oublie pas une telle aube.
Vous portiez, dit-on, des offres du prince de Galles : la restitution des places prises, une trêve, le libre passage de son armée. Voilà des concessions considérables pour un vainqueur en puissance. Pourquoi le roi de France les a-t-il refusées ?
Vous dites « un vainqueur en puissance », et c’est déjà juger après coup. Le dimanche matin, nul ne savait qui l’emporterait. Le prince Édouard, lui, savait qu’il était en mauvaise posture : son ost manquait d’eau et de vivres, il était plus faible en nombre, acculé sur ce coteau. C’est pourquoi il offrait tant. Il proposait de rendre villes et châteaux pris depuis le début de sa chevauchée, de jurer une trêve de plusieurs années, et, dit-on, de ne plus porter les armes contre le roi pour un temps. Pourquoi a-t-on refusé ? Parce que, du côté français, on a vu dans ces offres l’aveu d’un homme aux abois. On s’est dit : pourquoi composer avec qui est déjà pris au piège ? On a voulu la victoire entière, et l’honneur du roi tout entier vengé.
Vous parlez d’honneur. Mais l’honneur ne se mange pas, et ne ressuscite pas les morts de Nouaillé. N’y avait-il personne, dans le conseil du roi, pour préférer la raison ?
Si, et je veux être juste : le roi Jean lui-même n’a pas repoussé d’emblée tout accommodement. On m’a accordé du temps, on a écouté, on a discuté les articles. Mais autour de lui s’élevaient des voix plus fières, qui tenaient que traiter avec un ennemi inférieur en nombre serait une honte dont la chevalerie de France ne se relèverait pas. Songez à ce qu’ils avaient en mémoire : dix ans plus tôt, à Crécy, les archers anglais ont brisé nos chevaliers, et Calais a été perdu. Beaucoup, ici, voulaient laver cet affront. L’honneur, voyez-vous, n’est pas un mot creux pour ces hommes : c’est leur être même. Mais l’honneur sans la mesure devient un piège, et je l’ai dit, en vain.
Vous dites « en vain ». Vous reconnaissez donc votre échec. Un légat du pape, porteur de la parole du Saint-Père, échoue : n’est-ce pas un aveu d’impuissance de l’Église même ?
C’est un aveu de l’impuissance des hommes de paix devant les hommes de guerre, et je ne m’en cache pas. Le pape Innocent, à Avignon, gémit sur cette guerre entre princes chrétiens depuis des années ; il m’a envoyé, comme il a envoyé d’autres avant moi, supplier les rois de retourner leurs épées contre les infidèles plutôt que les unes contre les autres. Mais un légat ne commande pas aux armées. Il prie, il propose, il avertit. Si on ne l’écoute pas, il ne lui reste qu’à pleurer et à enterrer les morts. L’Église n’a pas failli ; ce sont les princes qui n’ont pas voulu de la paix qu’on leur tendait.
On murmure pourtant, dans le camp français, que votre médiation a surtout servi le prince de Galles : qu’en gagnant un jour de pourparlers, il a eu le temps de fortifier sa position derrière les haies. Étiez-vous, sans le vouloir, l’instrument des Anglais ?
Cette accusation, je l’ai entendue, et elle me blesse plus que je ne saurais dire. On me sait d’une maison du Périgord, et l’on me reproche je ne sais quelles attaches anglaises ; il est vrai que j’ai des bénéfices en Angleterre comme en France, car l’Église n’a pas de frontières. Mais Dieu m’est témoin que je n’ai cherché qu’à épargner le sang. Si le prince a employé ces heures à se retrancher, est-ce ma faute, ou celle de ceux qui ont laissé filer l’occasion d’un accord ? Le médiateur qui obtient un délai sert la paix, non l’une des parties. Que la guerre ait ensuite tourné comme elle a tourné, ce n’est pas le pourparler qu’il faut en blâmer, mais le refus du pourparler.
Décrivez-nous ce que vous avez vu des deux camps. Vous êtes l’un des rares à avoir regardé les deux armées de près, le même matin. En quoi différaient-elles ?
Deux mondes, mon ami. Du côté du roi, une foule immense, magnifique, des milliers de bannières, l’orgueil de toute la chevalerie du royaume rassemblée, les fils du roi auprès de leur père. La confiance régnait : on était trois ou quatre contre un, on se croyait sûr de vaincre. Du côté du prince, beaucoup moins de monde, des hommes au visage creusé par la soif et la disette, mais rangés avec un soin extrême derrière leurs haies, leurs archers postés aux endroits où la cavalerie ne pourrait passer. J’ai vu, d’un côté, le nombre et la fougue ; de l’autre, la nécessité et l’art. Je ne suis pas homme de guerre, mais j’ai senti, ce matin-là, que le nombre n’est pas tout.
Vous semblez dire que vous pressentiez le malheur. Si vous l’avez pressenti, l’avez-vous dit clairement au roi ? Ou avez-vous, par prudence de courtisan, retenu votre langue ?
Je n’ai pas la prudence des courtisans, et c’est sans doute pourquoi je n’ai pas réussi. J’ai dit au roi et à son conseil que la position de l’ennemi était forte, que les haies et les fossés défendraient les archers comme à Crécy, que la victoire, même probable, coûterait cher en sang chrétien, et qu’une trêve honorable valait mieux qu’une bataille incertaine. Je ne pouvais leur promettre la défaite, car nul ne lit dans l’avenir ; je pouvais seulement leur montrer le risque. On m’a répondu que la fortune des armes sourit aux braves. Je n’avais rien à opposer à cela qu’une prière.
Parlons du roi. Vous l’avez approché ces jours-ci. Quel homme avez-vous trouvé ? Un prince aveuglé par sa gloire, ou un souverain conscient du danger ?
Un homme de grand cœur, et tourmenté. Le roi Jean n’est pas un sot ni un brutal ; il sait peser les choses. Mais il porte sur ses épaules la honte de Crécy et de Calais, l’attente de tout un royaume, et le serment de ses chevaliers de l’Étoile qui ont juré de ne jamais reculer d’un pas. Comment un tel roi traiterait-il avec un ennemi qu’il croit déjà à sa merci ? Ce serait, à ses yeux et aux yeux des siens, se déshonorer devant les siècles. J’ai vu en lui le combat de la raison et de l’honneur ; et chez un roi de France, l’honneur l’emporte presque toujours. Je ne le juge pas. Je dis seulement que ce combat intérieur s’est joué sous mes yeux, et que la raison y a perdu.
Au plus fort de la bataille, dit-on, vous vous teniez encore à proximité, en prière. Est-ce vrai ? Et qu’avez-vous fait quand le sang a commencé à couler ?
Je me suis retiré, comme il convient à un homme d’Église, hors de la mêlée, mais non hors de vue. Un légat ne porte pas l’épée et n’a pas à se mêler du carnage. J’ai prié pour les vivants et pour les mourants des deux camps, car les morts anglais sont aussi des chrétiens et pèsent sur ma conscience autant que les nôtres. J’ai vu de loin les charges se briser, la poussière, les cris. Quand on m’a rapporté que le connétable était tombé, puis le maréchal de Clermont, puis tant d’autres, j’ai compris que mon échec était consommé. Je n’avais plus qu’à me tenir prêt à recueillir des âmes et à secourir des blessés.
Le roi est aujourd’hui prisonnier du prince de Galles. Avez-vous, depuis sa capture, pu le voir, ou intercéder en sa faveur ? Que peut encore un légat dans une telle extrémité ?
Un légat peut beaucoup, même vaincu, pour adoucir le malheur. Je m’emploie à ce que le roi de France soit traité selon son rang, avec les égards dus à un souverain oint, et l’on me dit que le prince Édouard, en bon chevalier, l’honore comme il se doit. C’est là une consolation dans le désastre. Pour le reste, c’est entre les mains des princes et de Dieu. Je n’engagerai pas, moi, des promesses sur ce qu’il adviendra du roi ni du royaume ; je l’ignore, comme tout le monde, et il serait présomptueux de prophétiser. Ma tâche présente est de servir la paix qui reste à faire, non de deviner l’avenir.
Vous refusez de prophétiser, soit. Mais ne ressentez-vous pas, au fond de vous, du remords ? Si vous aviez insisté davantage, si vous aviez su trouver d’autres mots, peut-être le roi aurait-il cédé.
Le remords, je le connais, et il ne me quitte pas. La nuit dernière, je me suis demandé cent fois si j’avais assez prié, assez plaidé, assez supplié. Mais je me garde de la pensée orgueilleuse selon laquelle tout dépendait de moi seul. J’ai fait ce qu’un homme pouvait faire : j’ai porté les offres, j’ai averti, j’ai prié. Si j’avais trouvé d’autres mots, les auraient-ils écoutés ? Je ne le crois pas. La volonté des hommes était ailleurs. Mon chagrin est immense, je ne le cache pas ; mais il est le chagrin de celui qui a échoué en faisant son devoir, non de celui qui a manqué à son devoir.
Beaucoup, dans le royaume, vont chercher des coupables. On parle déjà du départ du duc d’Orléans, frère du roi, qui aurait quitté le champ avec une part de l’armée. Qu’en savez-vous, vous qui étiez là ?
Je sais ce que tout le monde sait, c’est-à-dire fort peu, et je me défie des rumeurs qui courent déjà. Que le duc d’Orléans et une grande troupe se soient retirés du champ, cela est. Pourquoi ? On dit tantôt qu’il obéissait à un ordre du roi de mettre les jeunes princes à l’abri, tantôt qu’une méprise ou la peur les ont emportés. Je n’étais pas dans leur conseil et je ne tranche pas. Désigner un traître au lendemain d’une défaite est chose aisée et dangereuse ; c’est souvent une manière de ne pas regarder ses propres fautes. Je laisse ce jugement aux hommes ; pour ma part, je prie pour qu’on ne déchire pas le royaume en cherchant qui blâmer.
Une dernière question, Monseigneur. Après un tel échec, retournerez-vous chercher la paix ? Ou bien estimez-vous que la voie de la médiation est désormais fermée ?
Tant qu’il y aura des chrétiens à sauver de la guerre, la voie de la médiation ne sera jamais fermée, et j’y reviendrai aussi longtemps que le Saint-Père voudra de mes services et que mes vieux os me porteront. Une défaite ne dispense pas de chercher la paix ; elle l’impose. Le sang versé près de Nouaillé crie vers le ciel : il appelle non la vengeance, mais l’accord. Je repartirai donc sur les routes, d’un camp à l’autre, comme je l’ai fait cette semaine, avec, je l’espère, un peu plus de sagesse et toujours la même devise au cœur : rien que Dieu. Le reste est entre Ses mains.