Le maréchal d’Audrehem : « J’ai chargé le premier, et je n’ai vu que le premier choc »
Fait prisonnier dès l’assaut d’ouverture, à la tête de la pointe montée lancée contre les archers, Arnoul d’Audrehem, maréchal de France, n’a rien vu de ce qui a suivi : il l’apprend par bribes, depuis sa captivité. Blessé légèrement, sa foi engagée selon l’usage des armes, il revient sur l’ordre du roi de combattre à pied, sur la querelle du matin avec Jean de Clermont — tué à ses côtés —, et sur ce chemin creux où la charge s’est brisée sur les traits. Il a déjà connu les geôles anglaises, à Calais. Entretien avec un captif qui reste un maréchal.
On l’a mené dans une chambre basse, gardé mais point enchaîné, comme il sied à un homme de son rang dont la rançon vaut plus que la vie. Arnoul d’Audrehem, maréchal de France, porte au front la marque d’un coup et à l’épaule la raideur d’un autre ; peu de chose, dit-il, au regard de ce que d’autres ont laissé sur le coteau. Depuis deux jours il est aux mains des Anglais, et de la bataille où il s’est jeté le premier, il ne connaît que le commencement : il est tombé dès la charge d’ouverture, avant que le sort du champ ne se décide.
Nous l’avons trouvé plus soucieux du roi que de lui-même, tendant l’oreille à chaque nouvelle qu’on lui rapporte, sans pouvoir démêler le vrai du bruit. Il a accepté de parler à condition qu’on le tienne pour ce qu’il est : un homme pris au premier choc, qui restitue ce qu’il a vu de ses yeux et refuse de broder sur le reste. Nous l’avons pressé de questions ; il a répondu en soldat, sans se plaindre et sans se vanter.
Arnoul d’Audrehem, maréchal de France, prisonnier
Propos recueillis auprès du maréchal captif au lendemain de la bataille de Nouaillé-Maupertuis. Tombé dès la première charge, le maréchal ne connaît de la suite du combat que ce qui lui est rapporté depuis sa captivité ; nous restituons son témoignage sans le compléter par ce qu’il n’a pu voir.
Maréchal, vous voici prisonnier. Dites-nous d’abord comment vous êtes tombé aux mains de l’ennemi, et dans quel état on vous a pris.
On m’a pris vivant, et c’est déjà beaucoup au milieu d’une telle mêlée. J’ai reçu un coup au front et un autre à l’épaule, rien qui abatte un homme rompu aux armes ; le sang a coulé, mais je tenais encore debout quand on m’a désarmé. Dès lors, tout s’est fait selon l’usage des armes : j’ai remis ma foi, on m’a traité avec les égards dus à un homme de marque, et je suis désormais prisonnier de rançon. Je ne vous dirai pas qui m’a pris, car dans la confusion et la poussière, plusieurs mains se sont portées sur moi, et il ne serait pas honnête de nommer l’un plutôt que l’autre. Ce que je sais, c’est que je vis, et que d’autres, meilleurs que moi, sont restés sur le champ.
Ce n’est pas la première fois que les Anglais vous tiennent. Vous étiez déjà leur captif à Calais, voici dix ans. Qu’est-ce qu’une première prison apprend à un homme de guerre ?
Elle apprend qu’un chevalier n’est jamais si loin de la geôle qu’il le croit dans sa selle. À Calais, quand la ville tomba après ce long siège, j’ai connu déjà ce que c’est que de rendre ses armes et d’attendre son sort de la volonté d’autrui. Cela ne m’a pas ôté le goût du service, au contraire : je suis retourné à la guerre dès que je l’ai pu. Mais cela m’a appris la dignité du prisonnier, qui est une vertu qu’on n’enseigne pas dans les tournois. Le captif qui gémit et qui rampe se déshonore ; celui qui garde son rang dans le malheur reste ce qu’il était. J’ai déjà passé par là ; je sais tenir mon quartier de prison comme on tient un poste.
Vous et le maréchal de Clermont commandiez l’avant-garde. Quelle mission le roi vous avait-il donnée, et pourquoi avez-vous chargé à cheval quand le gros de l’armée devait combattre à pied ?
Le roi avait résolu que le corps de l’ost combattrait à pied, et cela pour de bonnes raisons que je dirai tout à l’heure. Mais on ne peut tout mener à pied : contre le rideau d’archers qui nous barrait, il fallait une pointe montée, rapide, capable de crever ce mur de traits avant qu’il ne nous saigne. Cette pointe, faite d’une élite de cavaliers, on nous l’a confiée, à Clermont et à moi, les deux maréchaux. J’ai donc chargé à cheval parce que c’était ma charge, non par forfanterie ni pour me distinguer. Un maréchal va où le roi l’envoie ; le mien m’envoyait ouvrir la voie aux gens de pied, et j’y suis allé.
On dit que le conseil du roi fut partagé sur la manière de livrer bataille. Que s’y est-il dit, à votre connaissance ?
Il s’y est dit des choses sages de plusieurs côtés, et qui ne se contredisaient pas autant qu’on le croit. Messire Eustache de Ribemont, qui a vu de près la position anglaise, tenait qu’il fallait un fort de cavaliers, quelques centaines des mieux montés, pour ouvrir le passage et rompre les archers ; c’est le conseil qu’on a suivi pour la pointe. D’un autre côté, messire Guillaume Douglas, l’Écossais, qui connaît les Anglais pour les avoir combattus chez lui, pressait le roi de faire mettre pied à terre au gros de l’armée, afin que nos chevaliers ne fussent pas abattus avec leurs montures comme à Crécy. Le roi a tranché : « On combattra à pied. » Et il a joint les deux logiques, la pointe montée pour ouvrir, les gens de pied pour porter le poids. Ce n’était pas une folie ; c’était un plan de guerre.
On rapporte qu’au matin, une vive querelle vous a opposé au maréchal de Clermont. Qu’en est-il ?
Il y a eu entre nous des mots plus vifs que je ne l’aurais voulu, et l’on en rapportera peut-être davantage encore que ce qui fut dit. Voici la chose telle qu’elle fut : nous avions vu l’ennemi remuer, des bannières se replier, des chariots s’ébranler. Clermont y voyait une retraite pour de bon et prônait la prudence ; il craignait, si nous nous jetions en avant, de nous rompre contre une position encore tenue, ou de tomber dans un repli feint. Moi, je redoutais au contraire de laisser filer l’occasion : je voulais tenir tout de suite les passages, avant que le prince ne se dérobât ou ne se retranchât mieux. Le ton est monté, comme il monte entre deux hommes qui portent chacun la charge du jour. Mais qu’on ne cherche pas là une vieille inimitié : il n’y en avait point. C’était la querelle d’un matin, née de l’heure et du péril, et non d’une rancune. Clermont était un brave, et il est mort en brave, à quelques pas de moi.
Venons-en à la charge elle-même. Racontez-nous ce que vous avez vu, vous qui étiez en tête.
J’ai vu d’abord le terrain se refermer sur nous. On ne mesure pas, du camp, combien ce coteau est traître : un goulet, un chemin creux bordé de haies, des vignes, des fossés, si bien que notre pointe, qui devait fondre large et d’un seul élan, s’est trouvée forcée en file étroite, les cavaliers pressés les uns derrière les autres, incapables de se déployer. Et là où nous croyions n’avoir devant nous qu’un rideau clairsemé, les archers gallois et anglais étaient postés en enfilade, masqués derrière les haies, à courte portée. Le trait est parti dru, de côté et de face à la fois, dans les chevaux plus encore que dans les hommes. Notre élan s’est annulé de lui-même : un cheval qui s’abat en couche trois autres, et la colonne s’engorge. Le choc que nous devions porter, c’est nous qui l’avons reçu. J’ai senti tout se briser autour de moi, mon cheval fauché, et ce fut le dernier moment que j’aie vu de mes propres yeux. Le reste, on me l’a conté.
Que vous a-t-on conté, justement, de ce qui a suivi votre chute ?
On me dit que Clermont, mon compagnon des maréchaux, est tombé là, tué dans le même assaut où j’ai été pris ; et l’on m’assure que le connétable, messire Gautier de Brienne, duc d’Athènes, y a laissé la vie aussi. Mais entendez-moi bien : de cela, je ne suis point témoin. Quand ils sont tombés, j’étais déjà à terre, désarmé, emmené hors de la presse. Ce que je vous rapporte là, c’est l’écho qui m’en parvient, de bouche en bouche, et non ce que j’ai vu. Je le dis parce qu’on me le répète et que je crains que ce ne soit vrai ; je ne le donne pas pour l’avoir constaté. Un homme pris au premier rang ne voit plus la bataille : il ne fait que l’entendre mourir derrière lui.
Vous aviez le souvenir de Crécy. Cela ne vous avait-il pas mis en garde contre les archers et les haies ?
Nous connaissions Crécy, et pourtant nous y sommes retournés, en quelque sorte. Voilà ce qui me pèse. Dix ans ont passé, la plaie est encore ouverte, et beaucoup d’entre nous avaient juré qu’on ne se laisserait plus prendre au même piège des traits et des fossés. On a même, cette fois, mis pied à terre pour cela. Et malgré tout, le terrain et l’arme des Anglais ont eu raison de nous une fois de plus. Je ne vous dirai pas que c’en est fini de la chevalerie ni que la lance ne vaut plus rien ; ce serait parler en homme découragé, et je ne le suis pas. Mais je vous dirai le regret d’un homme de métier : nous savions, et le savoir n’a pas suffi. C’est une leçon amère, et je la garde pour moi comme une dette.
Le roi a fondé l’Ordre de l’Étoile, dont les chevaliers ont juré de ne jamais tourner le dos ni reculer de plus de quatre pas. Un tel vœu ne pèse-t-il pas lourd un jour comme celui-ci ?
Ce vœu est un cadre d’honneur que beaucoup d’entre nous portent en eux, qu’on soit ou non de la compagnie de l’Étoile. Ne pas tourner le dos, ne pas reculer de plus de quatre pas : c’est dire qu’on tient sa place jusqu’au bout, et il n’y a rien là que de noble. On se souvient encore de Mauron, voici quatre ans, où des chevaliers de l’Étoile sont tombés en grand nombre plutôt que de fuir. On en a tiré des reproches contre le vœu, comme s’il menait les hommes à la mort par vaine gloire. Je ne le juge pas ainsi. Un homme qui a promis de ne pas fuir combat autrement que celui qui garde un pied dans l’étrier. Que ce vœu ait sa rançon en sang, cela est ; mais l’honneur a toujours eu son prix, et je ne suis pas de ceux qui le trouvent trop cher.
Vous avez subi le tir des archers de plus près que personne. Qu’est-ce, au juste, que d’affronter cette arme ?
C’est affronter une pluie qu’aucune bravoure n’écarte. On croit, dans la selle, que la vaillance et le poids de la charge emporteront tout ; et l’on découvre qu’avant même d’avoir joint l’ennemi, on est déjà saigné. Le trait vient de loin, dru, et il frappe les bêtes d’abord : un cheval blessé se cabre, verse, écrase, et voilà l’ordre rompu sans qu’un seul coup d’épée ait été échangé. Ajoutez-y les fossés qu’ils ont creusés, comme à Crécy, pour hérisser le sol devant eux, et les haies qui les couvrent : l’Anglais s’est retranché, il a choisi son terrain, il attend derrière son abri que nous venions nous rompre sur lui. Je le dis en homme qui l’a subi, non pour l’excuser de ma défaite : leur discipline et leur art du terrain valent une armée. C’est un aveu qui me coûte, mais qui serait sot de le taire ?
Et le roi ? On vous voit tendu à chaque nouvelle. Que savez-vous de son sort ?
Rien de sûr, et c’est là mon tourment. On me dit tantôt que le roi combat encore, à pied, au plus épais de la mêlée ; tantôt qu’il est en grand péril, entouré, ses fils près de lui. Mais je n’ai rien vu de tout cela : quand je suis tombé, le roi tenait encore sa bataille, loin derrière la mienne, et ce qui lui est advenu depuis, je l’ignore. Je ne veux rien affirmer que je ne sache. On me parle, on me chuchote des choses, et je n’ose y croire ni les repousser. Un prisonnier est le dernier informé, et le plus mal. Alors je fais la seule chose qui me reste : je prie pour lui, pour ses fils, pour qu’on le traite selon son rang s’il est pris, et pour qu’il vive s’il combat encore. Le reste, Dieu le sait, et moi non.
Une dernière question, maréchal. Que devient un maréchal de France entre les mains de l’ennemi ?
Il devient un prisonnier de rançon, ni plus ni moins, et cela je le connais de longue date. C’est la coutume des armes entre gens de guerre : on ne tue pas l’homme de marque qu’on peut rendre contre finance, on le garde, on le traite selon son rang, et il attend. J’ai remis ma foi, et cette foi m’oblige : un chevalier qui a donné sa parole ne s’en dédit pas, dût-il en pâtir. Ne me demandez pas ce qu’on exigera de moi, ni quand je reverrai le royaume : je n’en sais rien, et il serait vain de le supputer. Ce que je sais, c’est qu’un maréchal captif demeure un maréchal. On peut m’ôter mes armes et ma liberté ; on ne m’ôtera pas cela. Je tiendrai mon rang dans la prison comme je l’ai tenu dans la charge.